Ton album apparaît comme
un retour aux sources traditionnelles après t’être ouvert à de nombreuses
influences. C’est l’expérience. C’est une musique à la fois
traditionnelle et ouverte parce que j’ai tellement rencontré de musiciens,
notamment de jazz et d’autres musiques, que je me suis dit que c’est le moment
de rentrer à la maison, de retrouver ma culture avec mon expérience. J’ai
appelé des gens qui ont un penchant vers la musique traditionnelle acoustique,
comme Mino Cinelu, qui est un très grand percussionniste, Cesaria Evora, la
grande dame de la musique capverdienne, Kante Manfila, mon parrain dans la
musique - il m’a appris énormément de choses, il est très ouvert et généreux, je
ne pouvais pas faire cet album sans lui. Il y a aussi Djely Moussa Kouyaté, et
un guitariste français qui connaît la musique africaine.
Pourquoi ce titre, Moffou
? C’est un instrument en voie de disparition au Mali, qu’on fabrique à
partir de la tige de mil : on la creuse et on y fait un trou à travers lequel on
souffle comme dans une flûte. Seule l’ancienne génération peut fabriquer cet
instrument de musique. J’ai aussi un club qui s’appelle le Moffou, où je donne à
la nouvelle génération de musiciens la possibilité de s’exprimer, de faire de la
musique, de se faire comprendre, de se faire entendre, d’apprendre autre chose,
de rencontrer les médias. Tout cela signifie pour moi qu’il ne faut pas oublier
ses traditions. Le son de cet instrument est tellement doux qu’il ne faut pas
l’abandonner, il faut le faire revivre, tout comme notre culture.
Pourquoi le choix d’une
musique plus acoustique ? Parce que c’est la musique naturelle, c’est une
musique qui me manquait. J’ai travaillé avec beaucoup de musiciens et c’était
pour moi le moment de revenir vers moi, faire une musique qui me ressemble, très
dépouillée et sensible. Et comme il n’y a pas de musique acoustique sans voix,
il y a des gens comme Nayanka Bell, Assitan, qui savent exactement ce que je
veux.
Ce qui frappe aussi est
le mélange d’instruments. Il y a le cavaqinho, du Cap Vert, le houd qui
est arabe, les luths, l’harmonica, les steel-drums, l’accordéon, la flûte,
mélangés à la calebasse, le n’goni, les guitares, tout un tas d’instruments
traditionnels. La musique malinké permet différentes sonorités.
Tu as joué avec Carlos
Santana, des jazzmen comme Jo Zawinul, Wayne Shorter, Eddy Louiss… Qu’est ce qui
t’a poussé vers le jazz ? A mes débuts, je travaillais dans une boite de
nuit, le Motel de Bamako, où on interprétait de la musique jazz. C’est comme
cela que je me suis familiarisé avec cette musique. Je ne suis pas passé par une
école de musique. Je n’ai pas appris le solfège. Mon seul avantage est d’avoir
travaillé avec toutes sortes de musiciens qui m’ont permis d’acquérir une
certaine expérience. J’avais déjà entendu la musique des musiciens avec lesquels
j’ai joué, je connaissais leur musique. Le jazz a une sonorité africaine, il y a
peut-être des notes plus élaborées, mais en fin de compte le son se rapproche de
la musique de Ségou, une région du Mali.
Tu chantes en bambara et
en malinké, mais tu arrives à toucher un large public. Lorsque tu fais de
la musique, il ne faut pas toujours penser au succès. Il faut d’abord la
travailler avec son cœur, ce qu’on ressent. On fait d’abord la musique pour
soi-même, ensuite les autres en profitent. Si tu fais la même musique que
d’autres musiciens, sans aucune conviction, vaut mieux t’arrêter, parce que tu
ne peux pas faire comme les autres. Il faut faire la musique avec ses
sentiments, ensuite les autres apprécieront.
Partout en Afrique, de
plus en plus de jeunes font du rap… Chez nous, ce sont les griots
modernes. Ils disent des vérités, cela nous aide dans ce que nous faisons, c’est
une bonne relève.
Tu t’es tourné vers les
Etats-Unis. Qu’est ce qui t’a fait revenir vers l’Afrique ? J’aime
varier. Comme j’ai écouté beaucoup de musiques, je me sens libre de faire ce que
je veux. Le jour où j’aurais envie de jouer de la salsa, je le ferai, s’il faut
jouer de la pop musique pourquoi pas, si je dois rentrer chez moi pour faire un
album acoustique comme aujourd’hui, j’y vais. Je ne veux pas être cloisonné dans
un même genre de musique.
D’où la variété de tes
albums. Chacun a son atmosphère, sinon tu n’avances pas et les mélomanes
font du sur place. Je crois qu’il faut toujours faire un album qui n’est pas
comme les autres. Il faut avoir des idées diverses, plusieurs possibilités, et
ceci implique de la recherche, c’est pourquoi je suis en perpétuel
mouvement.
Tu as une fondation “SOS
Albinos”. En parler est ressenti comme une gêne en Afrique. C’est
pourtant quelque chose de naturel. Il y a bien évidemment un problème génétique
à la base, mais les albinos ne sont que des victimes. Pourquoi en avoir honte ?
Il faut surtout trouver des solutions permettant de les insérer dans nos
sociétés, essayer de les aider dans leurs problèmes de santé. Ils sont souvent
atteints de cancer de la peau dès l’âge de 5 ans. Ils viennent me voir parce
qu’ils ne savent plus où aller.
Qu’est ce que tu leur
apportes ? Le moral. Souvent, je leur donne des crèmes contre le soleil,
je leur donne des conseils pour leur peau, leurs yeux, parce qu’ils sont
fragiles. Je cherche des fonds pour leur apprendre un métier, pour qu’ils aient
plus de chance dans leur existence.
Il y a souvent des
drames, on les cache… On les tue, on les sacrifie, on les égorge, on
prend leur sang…
propos
recueillis par Samy Nja Kwa Paris, le 14 février 2002 |