musicologie

Berlin, 3 novembre 2019 —— Jean-Luc Vannier.

Vladimir Jurowski et Barrie Kosky ovationnés pour The Bassarids à la Komische Oper de Berlin

Günther Papendell (Penthée) et Sean Panikkar (Dionysos). Photographie © Monika Rittershaus.

Une performance ? Sans doute ! Une expérience ? Assurément ! La Komische Oper de Berlin présentait samedi 2 novembre The Bassarids, opera seria en 1 acte avec un intermezzo de Hans Werner Henze (1926-2012) d’après Les Bacchantes, une des dernières tragédies d’Euripide. Créée en 1966 sur une commande du Festival de Salzbourg en collaboration avec la deutsche Oper, cette œuvre du milieu de vie du compositeur s’appuie sur le livret de Wystan Hugh Auden et Chester Kallman. Lesquels signèrent en outre The Rake’s Progress d’Igor Stravinsky.

Écrit à l’origine en anglais par un compositeur allemand résidant en Italie, cet opéra de deux heures et demie doit être joué sans interruption. Divisé en quatre mouvements intimement liés, il emprunte pourtant les références musicales les plus diversifiées sous la forme d’un opéra lyrique avec un sujet puisé dans la mythologie grecque : en témoignent l’influence inévitable de Gustav Mahler avec une atonalité qui persiste étrangement dans le premier mouvement où la mélodie pianistique impose une saisissante résonance décalée avec les chœurs, la réminiscence fugace mais perceptible de J. S. Bachnotamment dans le tout dernier mouvement où nous croyons entendre des extraits de ses Chorals , des duos de l’opéra le plus classique dignes de Charles Gounod comme celui de Penthée avec sa mère ou bien encore celui de Dionysos avec le Roi de Thèbes. Sans parler des fantômes de Richard Strauss ou de Richard Wagner dont l’ombre du Walhalla hante Hans Werner Henze : « the great house has fallen…Set fire to the palace » lance Dionysos pour accomplir sa vengeance. Un opéra profondément remanié par le compositeur en 1992 : outre un rétrécissement de l’orchestre — clarinettes en moins, un seul piano sur deux —, l’intermezzo, miraculeuse et improbable synthèse grivoise de music-hall américain et de saynète rococo sans doute inspirée par le premier des librettistes, en fit les frais. C’est néanmoins cette version remaniée mais — fort heureusement — enrichie de ce drolatique passage que, soutenu par une formidable équipe (Katrin Lea Tag pour les costumes, Ulrich Lenz pour la dramaturgie et Franck Evin pour les lumières), un tandem  de géants – Vladimir Jurowski à la direction musicale et Barrie Kosky à la mise en scène – présentait au public berlinois.

The Bassarids. Komische Oper Berlin. Photographie © Monika Rittershaus.

Aux commandes de l’orchestre de la Komische Oper, des Chorsolisten der Komischen Oper Berlin et du Vocalconsort Berlin, Vladimir Jurowski s’impose et fascine : direction magistrale, maitrisée dans un calme tout olympien avec une économie spectaculaire de la gestuelle qui le dispute à la précision millimétrée des départs et des arrêts. Plusieurs écrans latéraux et centraux retransmettent d’ailleurs ses injonctions. Et le maestro d’expliciter son travail dans un entretien : «  je crois que le conflit principal dans la musique de cette œuvre réside entre une prétention à la sincérité et une certaine complaisance  ».  La création fut certes un succès mais un succès, précise encore le chef d’orchestre, qui a reposé sur des conditions erronées : «  Henze voulait totalement autre chose : avec ce romantisme exagéré, il voulait montrer combien ce monde était pathologique. Mais ce n’est pas en quelque sorte ce qui est arrivé. D’où le fait, qu’après cet opéra, il se soit musicalement et politiquement réorienté. The Bassarids fut vraiment un tournant dans la vie de Henze : il devait décider de quel côté il se trouvait, artistiquement et politiquement ».

The Bassarids. Komische Oper. Photographie © Monika Rittershaus.

La mise en scène de Barrie Kosky, dont nous entendions encore parler dans les couloirs de la Komische Oper, de son extraordinaire Flûte enchantée à l’Opéra comique en 2017, définit quant à lui The Bassarids comme « un mélange de rituel, de musique, de danse, d’histoires, de psychologie et de questions existentielles ». En fait, deux histoires de famille dont des liens mère-fils sont détruits pour l’une mais ressuscités pour l’autre et ce, par le truchement de la pure séduction vocale. Et le metteur en scène de préciser: « le succès du pouvoir de séduction (Verführungskünste) de toutes les religions et des dirigeants politiques se fonde finalement sur le désir ancestral des humains d’une délivrance de leur souffrance et sur une croyance que l’un d’entre eux sera en mesure de la leur apporter ». Un des autres aspects de cette œuvre, toujours selon Barrie Kosky, tient à la « recherche par les humains d’une libération intérieure au travers de l’expérience personnelle... Une entière dissémination (Freisetzung) des pulsions humaines, l’absence de limites à tous les niveaux, soit sous la forme d’une sexualité débridée, soit sous celle d’excès de violence  ».

The Bassarids. Komische Oper. Photographie © Monika Rittershaus.

La distribution fut littéralement ovationnée et pour cause : des voix judicieusement adaptées aux personnages, des lignes de chant superbes dans l’émotion et irréprochables dans la technique, une stabilité dans tous les registres et une projection où la puissance expressive ne s’exerce jamais au détriment de l’intensité dramaturgique. En bref, un plateau d’une exceptionnelle qualité.

Originaire du Sri Lanka, le jeune ténor américain Sean Panikkar campe divinement un Dionysos aux mille facettes vocales et scéniques : chaleureuses incantations accompagnées de la guitare solo afin de subjuguer les foules, mélodie envoûtante de féminité en vue de séduire Penthée, puissance impressionnante et concentrée des forte lorsqu’il invoque « son père Zeus » dans l’ultime scène. Dans le personnage de Penthée, le baryton allemand Günther Papendell lui donne une magnifique réplique : la voix qui possède elle aussi de multiples qualités est capable d’accentuer le registre vocal du tourment intérieur et du doute dans son duo avec sa mère « Did you love him ? », d’opter pour la violence contre l’intrus « Kill all who resist » mais aussi d’admettre sa faiblesse en reconnaissant une ambivalence révélée par Dionysos « This flesh is me ». Entendu dans une version décalée de Die Entführung aus dem Serail à la Komische Oper, Jens Larsen offre à Cadmus toute l’amplitude requise par l’incarnation d’une sagesse désabusée. Tout aussi remarquable, la mezzo-soprano Tanja Ariane Baumgartner à laquelle revient la charge maternelle « gore » de découvrir in fine face au public les viscères ensanglantés de son fils décapité — il y a du Lucia di Lammermoor dans cette stupéfiante scène de la folie —, ne manque aucun de ses aigus, ne vacille jamais devant des changements de tonalité qu’elle aborde avec une fluidité déconcertante. La soprano Vera-Lotte Boecker (Autonoé), Ivan Tursic (Tirésias), Tom Erik Lie (Le Capitaine de la Garde), Margarita Nekrassova (La nourrice Béroé) confirment toutes et tous l’excellence de cette distribution. Une mention spéciale pour les danseurs dont la chorégraphie d’Otto Pichler a brillamment illustré l’intermezzo (Azzurra Adinolfi, Alessandra Bizzarri, Damian Czarnecki, Michael Fernandez, Paul Gerritsen, Claudia Greco, Christof Jonas, Silvano Marrafa, Csaba Nagy, Sara Pamploni, Lorenzo Soragni).

Berlin, le 3 novembre 2019
Jean-Luc Vannier

 


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Lundi 4 Novembre, 2019 3:53