musicologie

8 mai 2019 —— Jean-Luc Vannier

Tango argentin et psychanalyse : rien de sexuel dans les milongas ?

Tango argentin

Saféris Véronique, Tango argentin et psychanalyse : inovations thérapeutiques. (Espaces théoriques), L'Harmattan, Paris 2019 [286 p., ISBN 978-2-343-17120-3 ; 29 €).

Le bal de tango argentin — la milonga  — suscite dans l’imaginaire collectif autant de clichés que ceux contenus dans l’appétence énamourée des occidentaux pour l’exotisme moyen-oriental. Il n’y a pas de fumée sans feu : la pulsion sexuelle — tout comme la bactérie — ne connaît pas de génération spontanée.

C’est entre ces deux récifs que tente de naviguer — non sans difficulté — notre collègue analyste Véronique Saféris dans son étude fouillée « Tango argentin et psychanalyse : Innovations thérapeutiques » parue dans la collection « Espaces théoriques » aux éditions L’Harmattan.

Professeure de tango argentin, danseuse, musicienne et ex-professeure de conservatoire, la clinicienne membre de la Société Psychanalytique de Paris (SPP) nous met en garde, dès son introduction, contre « l’imagerie sexualisée » — un fantasme donc ? — des scènes de milongas. Son avertissement nous dévoile simultanément ses propres résistances en la matière. Deux citations de l’auteur sont accompagnées d’étranges notes de bas de page : si les « danseurs sont pris dans une sensualité au sens non sexuel » ou, un peu plus loin, si le « désir » nous guide pour aller au bal, Véronique Saféris ressent l’obligation de préciser respectivement chacune des deux formules : la sensualité « n’exclut pas que des émois sexuels puissent survenir » et le désir « ne renvoie pas à la notion de désir sexuel mais ne l’exclut pas ». En résumé : il n’y a pas de sexuel mais tout de même un peu. Résistances d’autant plus excusables qu’elles s’originent dans les fourvoiements biologisants et adaptatifs de la psychanalyse institutionnalisée, encline à rabattre le sexuel sur l’autoconservation pour mieux dissimuler dans la seconde les inévitables rejetons du premier. Véronique Saféris est en cela la plus fidèle des freudiennes : Sigmund Freud ne voulait plus croire le 21 septembre 1897 à ses « neurotica » (étiologie sexuelle des névroses selon les confidences de ses patientes) mais il a, dans ses ouvrages ultérieurs, multiplié ad nauseam les exemples cliniques de « séduction sexuelle » de l’enfant par l’adulte.

Pour s’en sortir, Véronique Saféris joue sur les mots et les expressions : elle décrit les « éprouvés puissants » illustrés par les pulsions partielles dans le corps-à-corps des danseurs : « la peau, le tissu, la température, l’odeur... » sans oublier la fulgurance de la pénétration par le « regard » — la mirada — échangé à l’entrée de la milonga. Dans cette atmosphère des salles de bal de Buenos Aires, cette « tangothérapeute » analyse les rôles des deux partenaires entre le « guideur » et la « suiveuse » — même lorsque deux hommes ou deux femmes dansent ensemble — réunis dans cet abrazo  enflammé et nourri d’une permanence « d’un contact corporel rapproché, connecté tout le temps à l’autre ». Et de conclure cette brûlante énumération par les dires d’un danseur : « j’ai eu le sentiment de faire l’amour avec mon/ma partenaire, tant la connexion était parfaite, totale ». Sexualité « inhibée quant au but » mais sexualité à l’origine.

La partie thérapeutique — plus de la moitié de l’ouvrage — nous propose des illustrations cliniques intéressantes qui oscillent entre approche corporelle gestaltiste, relation objectale, analyse de groupe ou thérapie de couple. L’auberge argentine y puise néanmoins une créativité rarement égalée par d’autres pays peut-être en raison du fait, notoire selon l’auteur, « que les Portègnes — les habitants de Buenos Aires — pratiquent beaucoup les divans des psychanalystes et groupes psychothérapiques divers ». Dans les séances, les explicitations du mouvement chorégraphique côtoient la perlaboration psychique, la description du langage du corps échange avec l’interprétation de l’inconscient. Certes, il est beaucoup question « d’intersubjectivité », « d’interrelationnel » et « d’interactivité », notions qui trahissent l’emprise du versant adaptatif sur l’approche analytique. Y compris dans le très innovant « LaboTango » mis en place par Véronique Saféris dès 2012 à destination du grand public : ce dernier donne toutefois lieu à de « belles créations chorégraphiques collectives, habitées, intenses et artistiques ». Le « ludique » de la Milonga où, insiste le poète Antonio Machado (1875-1939) dans ses Proverbios y cantares, Campos de Castilla (1912) « cheminant, il n’y a pas de chemin, rien que des sillages dans la mer ».

8 mai 2019
Jean-Luc Vannier

 

 

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