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Théâtre des Champs-Élysées, Paris, 26 mai 2019 —— Frédéric Norac.

Rameau express : Hippolyte et Aricie au Théâtre des Champs-Élysées

Cyrille Dubois. Photographie © D. R.

Venu de Zurich où il est donné en version scénique jusqu’au 14 juin, l’Hippolyte et Aricie d’Emmanuelle Haïm fait l’effet d’une version express tant l’opéra de Rameau parait avoir été abrégée. Difficile de démêler ici ce qui relève de l’arbitraire de la production, de la volonté d’alléger la soirée ou des révisions successives du compositeur lui-même. Car à côté de nombreuses coupures, on découvre quelques passages dont on ne se souvenait pas. Ainsi de ce beau prélude orchestral qui ouvre le cinquième acte ou d’un chœur en hommage à Diane qui introduit la chaconne finale dans une version quelque peu modifiée par rapport à l’original de 1733. On passe en revanche directement de l’ouverture, menée au pas de charge, au premier acte. Foin du prologue. Il est vrai dira-t-on qu’il n’a pas d’intérêt dramatique et que sans doute l’argument mythologique est démodé, mais justement il crée un climat et donne le ton. L’acte des Enfers se termine sans le moindre divertissement et la célébration de Neptune au troisième acte nous a semblé également bien écourtée sans, par exemple les interventions de la coryphée dans la matelote. Le personnage d’Œnone fait également les frais du souci de concision. C’est dommage, car tout secondaire qu’il soit il reste essentiel dans le basculement de Phèdre et l’exacerbation de son désir pour Hippolyte. Aurelie Legay qui l’incarne dans les quelques répliques qui lui sont consenties lui donne bien du relief.

Le Rameau d’Emmanuelle Haim est vigoureux, rythmé, coloré et sans chichi.  L’ensemble La Scintilla — phalange baroque de l’Opéra de Zurich — n’a rien à envier à son Concert d’Astrée, avec des bois d’une suavité de rêve et des cors naturels toujours parfaitement justes et qui font merveille dans le célèbre chœur « À la chasse ».

Mélissa Petit. Photographie © D. R.

On sent dans la distribution l’expérience de la scène dans le naturel avec lequel sont incarnés les rôles avec une gestuelle sobre, mais efficace qui tient lieu de mise en scène à cette version de concert.

Le couple du titre se révèle absolument idéal. Cyril Dubois possède le format exact de son rôle de haute-contre, parfait dans l’élégie comme dans l’héroïsme, avec une facilité dans l’aigu qui lui permet dans les duos de chanter plus haut que sa partenaire, à quoi s’ajoute une clarté dans l’articulation qui donne toute la noblesse attendue à son personnage princier. Une fois passé un air d’entrée où le timbre paraît un peu brumeux, la jeune Mélissa Petit laisse entendre une voix d’une grande fraîcheur, sans mièvrerie, d’une sûreté totale dans les ornements baroques. À coup sûr cette jeune soprano, rodée dans les troupes d’outre-Rhin, sera un nom à suivre dans les années qui viennent. Comme dans Cassandre des Troyens, la Phèdre de Stéphanie d’Oustrac laisse une impression mitigée, avec un certain manque d’ampleur dans le registre central pour un rôle qui tient plus du soprano dramatique que du véritable mezzo et où elle est obligée de pousser le volume au maximum pour s’imposer. Edwin Crossley-Mercer possède une solide voix de baryton-basse, mais son interprétation de Thésée reste un peu trop monolithique et uniquement sur le versant autoritaire. Il lui faudrait un supplément de chaleur pour communiquer le sentiment paternel dans lequel devraient baigner ses dernières interventions. Voix puissante et superbement timbrée, la basse chinoise Wenwei Zhang est hélas fâché avec les consonnes ce qui gâte un peu ses interventions en Pluton et en Neptune.  La soprano Hamida Kristoffersen est une Diane de grand luxe et le trio des Parques mené par la Tisiphone de Spencer Lang remarquable de justesse dans le fameux trio enharmonique. Les excellents chœurs de l’opéra de Zurich contribuent à une soirée qui sans être absolument inoubliable donne envie de découvrir la production dont elle est le reflet. 

 

Frédéric Norac
26 mai 2019

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Mercredi 5 Juin, 2019 3:16