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Athénée-Théâtre Louis Jouvet, 22 mai 2019 —— Frédéric Norac.

Nonsense lyrique : The Importance of Being Earnest de Gerald Barry

The importance of Being EarnestThe importance of Being Earnest. Photographie © Magalie Dougados.

Comment traduire en musique le fameux nonsense britannique et son inquiétante étrangeté ? C’est à ce défi qu’a cherché à donner une réponse le compositeur irlandais Gérald Barry dans son adaptation en opéra-comique de la célèbre pièce d’Oscar Wilde The importance of being earnest (L’importance d’être constant). Commande du Los Angeles Philharmonic et du Barbican Center de 2011, elle n’a été créée en version scénique qu’en 2013 à Nancy et la production que présente l’Athénée, venue de Suisse, n’est que la deuxième en date.

La partition violente, saturée par l’omniprésence des vents et du piano doublé du célesta, trouée d’explosions sonores, à la limite du supportable dans un petit volume comme le théâtre de l’Athénée, bouscule sérieusement l’auditeur. Ses incessantes ruptures de ton et de style, le traitement vocal poussé aux extrêmes des tessitures, ne laissent que peu de moments de repos pendant l’heure et demie que dure la pièce. Si quelques interludes  orchestraux paraissent presque mélodiques, ils sont vite oubliés dans la tension généralisée. Mais on se fait à cet étrange langage qui semble mixer le dernier Stravinski avec les recherches sur la musicalité du langage d’un Aperghis, joue sur des parodies, l'Hymne à la Joie, Ce n'est qu'un au revoir, et joue en permanence la carte de l'inconfort. Cette façon de rythmer le dialogue parlé, de créer un ensemble sur une onomatopée, de caractériser les personnages en poussant les voix dans leurs derniers retranchements laisse émerger l’humour dévastateur de la pièce d’Oscar Wilde dont les situations, débarrassées de leur enrobage mondain, deviennent une charge contre un univers social de pures conventions.

The importance of Being EarnestThe importance of Being Earnest. Photographie © Magalie Dougados.

La mise en scène de Julien Chavaz n’est pas en reste et donne de cette pièce une vision grinçante. L’action se déroule dans un décor quasi abstrait, fait de panneaux coulissants habillés d’un écossais fadasse où les personnages délavés se contorsionnent en accord avec la musique comme autant de marionnettes. Absurdes, délirants, le texte et les situations d’Oscar Wilde sont poussés à l’extrême, par exemple dans la scène où les deux jeunes filles — Cecily et Gwendolen — s’invectivent par porte-voix interposés tandis que le majordome casse systématiquement une pile d’assiettes pour rythmer leur duo.

La troupe fribourgeoise est absolument impressionnante tant vocalement qu’au plan scénique et si tous méritent un coup de chapeau, on réservera une mention spéciale à la Lady Bracknell autoritaire, flegmatique et compassée de la basse Graeme Danby dans la plus pure tradition des travestis du répertoire baroque. Ce n’est pas une pièce facile et sans doute gagnerait-elle à être entendue dans un plus grand théâtre, mais ce mélange de grotesque théâtral et d’agressivité sonore qui en fait toute l’originalité, ne laisse pas indifférent et restitue toute l’absurdité hilarante de ce vaudeville parodique. 

The importance of Being EarnestThe importance of Being Earnest. Photographie © Magalie Dougados.

 

Frédéric Norac
2019

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bouquetin

Samedi 25 Mai, 2019 14:57