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Opéra Bastille, 31 janvier 2019 —— Frédéric Norac.

Les Troyens démythifiés

Les Troyens, Opéra Bastille, saison 2018-2019, Stéphanie d'Oustrac (Cassandre). Photographie © Vincent Pontet / OnP.

C’est la troisième fois en trente ans que l’Opéra Bastille met à l’affiche Les Troyens de Berlioz. La première qui fut aussi la création de la version intégrale sur notre scène nationale remonte à 1989, l’année de l’inauguration du nouvel opéra dont elle « essuya les plâtres ». La production d’alors, due Pierluigi Pizzi, a laissé le souvenir d’une de ces mises en scène néo-classiques en noir et blanc dont il avait le secret et à laquelle les prestations de Grace Bumbry en Cassandre et de Shirley Verrett en Didon apportaient contribution vocale mémorable dans un plateau largement francophone. La seconde production date de 2006 et n’a guère laissé de traces, caractéristique d’un style de mise en scène a l’allemande et offrant un plateau international assez anonyme.

On pouvait compter sur Dimitri Tcherniakov pour ne pas rester dans le registre illustratif de ses prédécesseurs et offrir une vision inattendue du chef d’œuvre de Berlioz et notre attente n’a pas été déçue.

Pour le metteur en scène russe, la guerre n’est pas un vain mot et elle existe dans toute sa violence, autant dans la première partie que dans la seconde. La Prise de Troie n’est au fond que le prélude du drame qui se jouera dans les Troyens à Carthage. L’action, on pouvait s’y attendre, est transposée dans un contexte contemporain. L'architecture années 60 des décors et le costume d’apparat à la Tito dans lequel apparaît Priam pendant l’hommage aux héros tombés pour la patrie évoquent les conflits qui ont divisé l’ancienne Yougoslavie.  Le destin de la famille royale, enfermée dans son palais et ses querelles, indifférente aux malheurs qui menacent le peuple et la ville en ruines, ne l’intéressent guère. Tcherniakov fait de Cassandre plus qu’une prophétesse désespérée, une agitatrice en révolte contre un père  tyrannique (et incestueux) et d’Enée le traître qui va livrer la ville aux Grecs et entraîner le massacre de sa belle famille et de sa propre femme. Cette vision noire ôte toute possibilité d’empathie avec les personnages en les sacrifiant sur l’autel d’une approche plus politique que tragique. Le résultat est assez frustrant, car ce faisant le metteur en scène sacrifie aussi quelque peu les interprètes (jolie brochette de chanteurs français dans des petits rôles ou ils ne font que figurer ou presque). Le duo de Cassandre et de Chorèbe se retrouve privé de lyrisme et ce d’autant plus que Stéphanie d’Oustrac manque un peu d’étoffe confrontée au baryton superbement timbré de Stéphane Degout et que son personnage se voit confiné dans un registre uniformément hystérique. 

Les Troyens, Opéra Bastille, saison 2018-2019 ; Michèle Losier (Ascagne), Brandon Jovanovich (Énée). Stéphanie d'Oustrac (Cassandre), Véronique Cens (Hécube). Stéphane Dégoût (Chorèbe). Photographie © Vincent Pontet / OnP.

Pour la deuxième partie, le metteur en scène nous transporte dans le foyer d’une maison médicale où sont soignés les rescapés de la guerre, parmi lesquels Didon, dont les pensionnaires font leur reine pour rire dans une cérémonie dérisoire dont le metteur en scène reprendra l’idée dans le rite funèbre qui précèdera la mort de Didon. La réalisation de la cérémonie funèbre qui suit ici le suicide effectif intègre parmi le chœur des figurants appareillés de prothèses comme autant de figures de l'Enfer qu’invoque la Reine avant de mourir, dans un raccourci sémantique suggestif. Dans ce lieu qui devrait être un lieu de paix subsistent des tensions. Dès le début une violente bagarre oppose Enée et Iarbas pour la possession de Didon. Si la proposition et son réalisme se heurtent quelquefois à la lettre du livret, elle permet au metteur en scène d’actualiser de façon inattendue l’impossible rencontre entre les deux blessés de la vie que sont la Reine de Carthage et le héros troyen et de donner une dimension vraiment humaine à leur histoire. Ainsi le grand nocturne « Nuit d’ivresse » où s’exprime leur désir réciproque les montre-t-il en proie au doute, n’arrivant pas à se rapprocher l’un de l’autre. Au final le désespoir de Didon sera celui d’un amour non consommé, d’un désir non satisfait ; la fuite d’Enée signant leur impossibilité d’échapper au traumatisme, elle de son exil, lui de sa trahison.

Remplaçant Élina Garanca et Brian Hymel initialement prévus, Ekaterina Sementchuk et Brandon Jovanovic  se révèlent mieux que de simples succédanés, tous deux remarquablement investis dans cette conception de leurs personnages et vocalement bouleversants et à la hauteur de rôles très exigeants. Autour des protagonistes, le reste de la distribution ne démérite pas de l’Anna d’Aude Extremo à l’Hylas de Bror Magnus Todenes. Une mention particulière pour l’exquise suavité de la romance à la « blonde Cérès » interprétée par le Iopas de grand luxe de Cyrille Dubois et pour des choeurs superlatifs. Passée une première partie où sa direction paraît un peu statique et pesante, Philippe Jordan se révèle particulièrement inspiré par le lyrisme de la seconde.

Les huées qui avaient accueilli au premier rideau La Prise de Troie font place au final à un succès sans réserve qui vient prouver que le  public a été sensible à la force émotionnelle de cette vision qui, sans toucher à la beauté intrinsèque de la musique de Berlioz, arrache à leur univers mythique des personnages de papier pour en faire des êtres de chair et de souffrance proches de nous et notre époque.  

Prochaines représentations les 9 et 12 février

Spectacle visible en replay sur Arte Concert

Diffusion sur France-Musique le 13 mars

 

Les Troyens : Ekaterina Semenchuk & Brandon Jovanovich.

 

Frédéric Norac
31 janvier 2019

 

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