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Krefeld, 26 janvier 2019 —— Jean-Marc Warszawski.

Les dialogues des Carmélites au théâtre de Krefeld

Les dialogues des Carmélites, Théâtre de Krefel, 2019. Photographie © Matthias Stutte.

Krefeld, en Allemagne, est une ville de plus de 200 000 habitants, qui a transformé les communes limitrophes en quartiers. Ainsi, est-elle accrochée en son Est, par la convexité d’une boucle du Rhin.  La ville a un théâtre, même deux, puisqu’il est fusionné avec celui de Mönchengladbach, une ville, quant à elle, comptant plus de 250 000 habitants.  C’est une grosse maison qui entretient sa troupe d’opéra, son corps de ballet, sa troupe de théâtre et qui héberge l’orchestre symphonique du Bas-Rhin, et qui a mis en oeuvre une collaboration étroite avec L’Opernstudio du Bas-Rhin.

On apprécie le fait que ces maisons allemandes ne se soient pas encore transformées en prestataires de services, qu’elles présentent des spectacles, des productions montés de fond en comble en interne. Pour cette première des Dialogues des carmélites, la grande salle de 700 places, sans être archi-comble était comblée. On note que des spectacles à venir sont complets pour tout le mois de février.

Françoise-Geneviève Philippe (1761-1836), sœur Marie de l'Incarnation en religion, carmélite à Compiègne au moment de la Révolution française, a laissé le récit de l’expulsion des religieuses de leur carmel, puis de leur procès à Paris suivi de leur exécution, à laquelle avec deux de ses coreligionnaires elle a échappé. En 1931, la femme de lettres Gertrud von Le Fort, s’inspirant du manuscrit de Françoise-Geneviève Philippe et d’éléments autobiographiques, publie Dire Letzte am Schaffot (La dernière à l’échafaud), une nouvelle qui inspire à son tour, en 1948, Georges Bernanos, pour servir aux dialogues d’un film, scénarisé par le père Raymond Léopold Bruckberger et Philippe Agostini. La mort de Bernanos et le départ du père Bruckberger au Maroc mettent provisoirement un terme au projet. Albert Béguin, ami et exécuteur testamentaire de Bernanos retrouve le texte dans les papiers de l’écrivain, le corrige et le publie en 1949. Une pièce en est tirée, présentée en 1951 à Zürich (en allemand) et à Paris (en français).

Les dialogues des Carmélites, théâtre de Krefeld, 2019, David Esteban (chevalier de la Force) et Mathieu Abelli (marquis de la Force. Photographie © Matthias Stutte.

En 1952, les éditions musicales Ricordi commandent à Francis Poulenc un grand ballet pour la Scala de Milan. Influencé par les écrits de Thérèse d’Avilla, pense un temps à un ballet d’inspiration religieuse, sur une sainte martyre, puis propose à la place un opéra sur un sujet mystique. Le directeur des éditions Ricordi lui suggère le texte de Bernanos. Poulenc qui a vu plusieurs fois la pièce hésite, se procure le livre. Il est immédiatement enthousiasmé. Il retravaille le texte, procède à des coupes, concentre l’action sur l’angoisse, le doute mystique, la mort, des sentiments qui semblent alors le toucher personnellement, et rejette les événements révolutionnaires au second plan, ne conservant que le nécessaire à la compréhension.

D’un milieu aristocrate, Blanche de la Force, personnage inventé par Gertrud von Le Fort (on fait facilement le rapprochement), angoissée par le monde, décide d’entrer dans les ordres, malgré les protestations de son père le marquis et de son frère le chevalier.  Elle est accueillie avec froideur par la mère supérieure qui lui rappelle la dure discipline du couvent qui n’est pas un lieu de loisir, mais d’obéissance et de prières. La supérieure (Madame de Croissy) malade, agonise dramatiquement terrorisée. Ce sont donc bien des dialogues sur l’état religieux, son utilité, la peur qui s’installent entre les sœurs, à partir de cette mort redoutée, et de la veille du corps (acte II), la sérénité et l’apaisement, voire l’indécence (religieuse) n’étant guère incarnée que par sœur Constance, qui note que la supérieure est morte d’une autre mort que la sienne. On parle du martyr qui n’est pas un but, mais une récompense. L’angoisse avec les événements révolutionnaires est motivée par danger réel. Le prêtre dit sa dernière messe, le commissaire annonce l’expulsion. Les religieuses votent le vœu de martyr, Constance hésite, Blanche s’enfuit, elle regagne le château familial saccagé. Sœur Marie vient la chercher. Blanche refuse de la suivre, avoue sa peur, sœur Maries lui indique un lieu sûr où se cacher.  Les carmélites sont condamnées, montent une après l’autre à l’échafaud. Blanche surgit de la foule du public, monte à son tour, de plein gré à l’échafaud.

Les dialogues des Carmélites, théâtre de Krefeld, 2019, Sophie Witte (Blanche). Photographie © Matthias Stutte.

Le dispositif scénique est simple, comme en général pour cette œuvre pas si bien faite scéniquement, qui réclamerait, selon les indications du compositeur, de nombreux et rapides changements. Un grand praticable rectangulaire rétro éclairé en avant-scène, derrière, séparé par un voile permettant aussi des projections, l’orchestre. L’opéra est chanté en français avec sous-titres.

Entre les dialogues mystiques et le choix d’un jeu d’acteurs assez réaliste, cette première a un peu de mal à se mettre en rythme. La première scène bien menée, avec prestance chez les de la Force, coiffés à la Simpson, entre Blanche (Sophie Witte, une diva de la maison), Le Marquis (le baryton Mathieu Abelli), le seul personnage à la diction parfaite, car en langue maternelle, son fils (le ténor italien David Esteban), les deux seuls artistes n’appartenant pas à la troupe régulière du théâtre. Mais cela retombe un peu avec l’entrée de Blanche chez les carmélites, la mise en scène dense recherchant les mouvements d’ensemble, empêchant peut-être la concentration sur la leçon faite à Blanche par la supérieure (Kerstin Brix), et son agonie à la limite surjouée, jusqu’à la lumineuse sœur Constance qui met un peu de sérénité et de claires certitudes, dans cette demi-obscurité des allers-retours du doute sur fond de mystère, dont celle qu’elle mourra bientôt avec Blanche.

Les dialogues des Carmélites, théâtre de Krefeld, 2019, Kerstin Brix (Madame de Crouchy, mère supérieure). Photographie © Matthias Stutte.

Si les hommes ne déméritent pas, ce sont les femmes qui tiennent l’opéra de bout en bout. Leur engagement finit par balayer l’erreur scénographique qui est de vouloir faire des Dialogues un opéra politique antirévolutionnaire et de soutien aux victimes, comme les projections de visages ou leurs affichages sur des panonceaux, ainsi qu’on le fait, par exemple pour les otages, ou la caricature des révolutionnaires en ivrognes avides de sang. Ce n’est absolument pas le sujet de cet opéra. En faisant de la révolution un objet grotesque, on lui retire son pouvoir anxiolytique et brouille un peu le véritable sujet de cet opéra : l’angoisse, dépassant largement les frontières religieuses.

Dès le milieu du second acte, la progression dramatique est sensible, les voix et l’orchestre symphonique du Bas-Rhin (sous la direction de son directeur, Mihkel Kütson) sont excellents, les chœurs depuis le balcon projettent un effet sonore enveloppant qui illustre la formule de Francis Poulenc, « la sensualité dans la violence », le final sur ce terrible et merveilleux Veni Creator, ponctué des seize feulements et coups d’arrêt de la guillotine rassemble les terreurs de la prieure Madame de Croissy et la sérénité de sœur Constance.

Les dialogues des Carmélites, théâtre de Krefeld, 2019, Panagiota Sofroniadou (sœur Cnstance) et Sophie Witte (Blanche). Photographie © Matthias Stutte.

Les ovations soutenues méritées pour Sophie Witte (Blanche) et Kerstin Brix (Madame de Crouchy), l’auraient été tout autant, sinon plus, pour Panagiota Sofroniadou (sœur Constance) ou Eva Maria Günschmann (sœur Marie), ou Janet Bartolova (La nouvelle prieure), et dans le fond, collectivement pour l'ensemble de la troupe.

Jean-Marc Warszawki
Krefeld, 26 janvier 2019

 

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