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Théâtre des Champs-Élysées, Paris 26 juin 2019 —— Frédéric Norac.

La boîte noire d’Iphigénie : Iphigénie en Tauride de Gluck

Iphigénie en Tauride. Théâtre des Champs-Élysées. Photographie © Vincent Pontet.

En 2006, Kzrysztof Warlikowski avait fait de la Tauride d’Iphigénie une maison de retraite où l’héroïne vieillie revivait le souvenir de ses retrouvailles avec son frère et la fin du cauchemar sanglant de sa vie de prêtresse vouée aux sacrifices humains. Dans cette production, créée la même année à San Francisco, Robert Carsen nous montre la boîte noire (au propre comme au figuré) de son esprit tourmenté par des souvenirs de violence dans une vision quasiment mentale.

Des l’ouverture le « chœur » — mais il s’agit en fait de danseurs,  le vrai étant relégué dans la fosse — évoque dans une pantomime l’enchaînement des meurtres liés à la destinée fatale des Atrides et en inscrit les noms sur les parois : d’abord Iphigénie sacrifiée par son père, puis Agamemnon assassiné par Clytemnestre, enfin Oreste meurtrier de sa mère. Ce même chœur incarnera les Erynies qui poursuivent Oreste le matricide et semblent vouloir le dévorer. Au final lorsque Diane (de la salle) sera venue prononcer l’arrêt des Dieux, le pardon d’Oreste et la délivrance d’Iphigénie, tandis que s’ouvre la boîte qui les enfermait dans la malédiction de leur lignée sur la lumière blanche et presque irréelle du fond de scène, l’héroïne se retrouvera seule au milieu du plateau jonché de cadavres, ceux de l’ultime bataille contre les Scythes, mais qui pourraient aussi bien être ceux de cette Guerre de Troie pour laquelle son père avait voulu la sacrifier quinze ans plus tôt.

Iphigénie en Tauride. Théâtre des Champs-Élysées. Photographie © Vincent Pontet.

À quelques lueurs rouges près, la mise en scène offre une vision en noir et gris, sévère et oppressante, de la tragédie lyrique de Gluck. Le jeu d’acteur, aux limites de l’expressionnisme, a tendance à influencer le chant de certains d’entre eux, notamment le Thoas d’Alexandre Duhamel, bonne voix de baryton-basse, mais dont l’incarnation frôle la caricature dans la brutalité. On attendait Gaëlle Arquez dans le rôle-titre et certes elle ne déçoit pas. D’une fine musicalité, elle maîtrise à la  perfection la ligne immaculée de ses grands airs spianato et la déclamation noble du récitatif, mais le vibrato serré de son registre aigu légèrement métallique prouve que le rôle n’est pas vraiment destiné à un mezzo. Stéphane Degout apporte à Oreste toute l’intériorité torturée dont il est capable et forme avec le Pylade de Paolo Fanale un duo d’amis pathétique et bouleversant, même si l’on pourrait rêver instrument plus rond et couleur plus « française» que le timbre nasal et la diction italienne du ténor. Leur duo «Ah ! mon ami, j’implore ta pitié » où chacun veut mourir pour l’autre porte en lui une si forte charge émotionnelle de même que la scène de reconnaissance d’Oreste, qu’il donne à comprendre pourquoi cet opéra tirait des larmes à ses contemporains.

À la tête du Balthasar-Neumann Ensemble et d'un chœur parfaitement idiomatique, Thomas Hengelbrock offre une lecture dramatique et tendue, mais sans effets ni excès avec des tempi qui privilégient l’expressivité et la « profondeur » orchestrale pour reprendre sa formulation. On s’étonne tout de même qu'il ait consenti à l’importante coupure qui défigure la fin du premier acte en supprimant la cérémonie d’hommage aux mânes du supposé défunt Oreste. Il s’achève du coup sur un postlude orchestral qui nous permet d’apprécier la beauté et la transparence des cordes, mais laisse l'auditeur sur une impression irrésolue. À cette petite réserve près, cette belle réalisation comblera les amateurs du chef-d'œuvre français de Gluck.

Dernière représentation le 30 juin. Spectacle enregistré et diffusé ultérieurement par France Musique.

Frédéric Norac
26 juin 2019

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bouquetin

Dimanche 30 Juin, 2019 3:20