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Marseille, 5 juin 2019 —— Jean-Luc Vannier.

Interminables ovations pour Rigoletto à l’opéra de Marseille

Nicola Alaimo (Rigoletto) et Alexeï Tikhomirov (Sparafucile). Photographie © Christian Dresse.

Était-ce en raison de la fin de la saison lyrique, prélude à une longue séparation ?  Toujours est-il que le public de l’opéra de Marseille ne voulait point se lever et partir, mardi 4 juin, à l’issue d’une représentation particulièrement réussie de Rigoletto. Ce sont en effet d’interminables ovations qui ont — légitimement — salué cette nouvelle coproduction avec les Chorégies d’Orange de cette œuvre en 3 actes de Giuseppe Verdi. Vae victis donc aux autorités de l’époque qui avaient censuré la première esquisse du compositeur en ne cachant pas leur étonnement sur le fait « que le poète Piave et le célèbre maestro Verdi n’aient pas trouvé mieux pour déployer leur talent » et, lors de la création au Teatro La Fenice de Venise le 11 mars 1851, aux critiques dont l’un avait prédit : « ce spectacle horrifiant et écœurant chassera de la salle un public dégoûté ».

Assisté par Jean-Christophe Mast, Charles Roubaud, dont nous avions déjà salué le travail lors d’un superbe Der fliegende Holländer sur la Canebière en avril 2015, propose une mise en scène ingénieuse au travers d’un motif central et unique : en fonction des situations, il transforme et agence par des jeux de contrastes et de couleurs (lumières : Marc Delamézière assisté de Grégoire Bos, vidéos : Virgile Koering), la tête statufiée d’un bouffon (décors : Emmanuelle Favre) qui occupe un tiers de la scène. Ronde-bosse dont l’intelligence du metteur en scène sait exploiter toutes les saillances et tous les creux. Notons que le surgissement imprévu et joyeux de la banda tranche avec la noirceur orchestrale du prélude, manœuvre musicale que Verdi reprendra dans La Traviata deux ans plus tard pour signifier la fausseté illusoire de la fête.

Nicola Alaimo (Rigoletto), Jessica Nuccio (Gilda) et Cécile Galois (Giovanna). Photographie © Christian Dresse.

Saluons sans réserve la direction musicale de Roberto Rizzi-Brignoli qui remplaçait Lawrence Foster souffrant. Sous l’énergique baguette du chef, les tempi de l’orchestre de l’opéra de Marseille sont soutenus et vifs. Il suffisait en outre d’observer le maestro sur les écrans latéraux pour se convaincre de son engagement corps et âme dans cette performance : non content de régler avec minutie les départs des chanteurs sur le plateau, on le vit mimer allègrement le chant avec eux, voire partager les élans romanesques des duos amoureux. Magnifique !

Mise en scène talentueuse, direction magistrale et, last but not least, une distribution irréprochable : chacun des artistes a su trouver sa parfaite incarnation vocale. Dans le rôle-titre et pour sa prise de rôle, Nicolas Alaimo privilégie un personnage paternel ravagé par les tourments intérieurs comme il avait déjà su le faire dans son interprétation de Stankar d’un Stiffelio monégasque en avril 2013 ou cette même intériorité dans le rôle du Comte de Luna d’un Il Trovatore sur le Rocher en avril 2017. Et ce, tout en conservant cette extraordinaire richesse mimique et gestuelle sur scène telle qu’il nous l’avait montrée dans  Falstaff.

Enea Scala (Le Duc de Mantoue). Photographie © Christian Dresse.

La jeune soprano Jessica Nuccio fut la plus charmante et la plus agréable des découvertes vocales de la soirée : elle interprète Gilda avec une rare sensibilité tout en maitrisant des aigus limpides et des vocalises harmonieuses. Son grand air « Caro nome » au deuxième tableau de l’acte I mais aussi ses différents duos avec son père « Figlia ! – Mio padre ! » ou celui avec le duc, notamment leur « E il sol dell’anima » ponctué par une note haute étonnamment et brillamment filée, sont admirablement chantés. Et lui valent des salves d’applaudissements. À l’applaudimètre, Enea Scala, entendu au Théâtre des Champs-Élysées par notre confrère, bat néanmoins tous les records dans l’interprétation du Duc de Mantoue : de son « Questa o quella » introductif à son ultime « La donna è mobile », le ténor subjugue par ses puissantes capacités de projection sans altérer la solide justesse de ses forte dont il sait habilement jouer afin de nous arracher les plus subtiles des émotions. Au point de presque nous convaincre avec son « Ella mi fu rapita - Parmi veder le lagrime » au début de l’acte II qu’il aime sincèrement Gilda : naïfs que nous sommes !

Enea Scala (Le Duc de Mantoue) et Annunziata Vestri (Maddalena). Photographie © Christian Dresse.

Une mention particulière pour Alexeï Tikhomirov, entendu dans le rôle de Boris d’un spectral Lady Macbeth de Mtsensk à Monaco : dans le sombre personnage de Sparafucile, la basse russe nous comble au second tableau de l’acte I d’une note grave superbement tenue qui scelle son forfait criminel avec Rigoletto et nous fait trembler d’effroi.

Tout comme les chœurs de l’opéra de Marseille, admirables vocalement et scéniquement, notamment dans leur « Bocca chiusa » imitant les gémissements du vent au dernier acte, félicitons aussi Annunziata Vestri (Maddalena), Cécile Galois (Giovanna), Laurence Janot (La Comtesse Ceprano), Caroline Gea (Le Page), Julien Véronèse (Le Comte Monterone et Un noble brabant dans un Lohengrin marseillais), Anas Séguin (Marullo et Un député flamand dans un Don Carlo à Marseille, Christophe Berry (Matteo Borsa et La Voix du temple dans Hérodiade à Marseille), Jean-Marie Delpas (Le Comte Ceprano et Polonius dans Hamlet) et Arnaud Delmotte (L’Officier). Une inoubliable soirée en attendant l’ouverture de la saison lyrique le 24 septembre prochain avec La Flûte enchantée.

Rigoletto. Opéra de Marseille. Photographie © Christian Dresse.

Marseille, le 5 juin 2019
Jean-Luc Vannier

 

 

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Mercredi 5 Juin, 2019 22:21