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Paris, Opéra-Comique, 14 octobre –– FrédéricNorac.

Ni Gluck, ni Berlioz : Orphée et Eurydice revu par la dramaturgie moderne

Opéra-Comique de Paris, Orphée et Eurydice. Photographie © PIerre Grosbois.

L’Orphée et Eurydice que propose l’Opéra-Comique n’est ni tout à fait celui de Gluck, ni vraiment celui que Berlioz arrangea pour Pauline Viardot en 1859,  mais un mélange de plusieurs sources dont la synthèse produit un résultat pour le moins étrange. Passe encore que le chef trouvant l’ouverture du compositeur indigne de l’œuvre soit allé chercher un extrait du ballet Don Juan pour servir d’introduction au premier acte, mais pourquoi avoir dénaturé l’œuvre à ce point en supprimant la fin heureuse originale et en ramenant en guise de conclusion le début de la scène des Enfers après avoir fait disparaître Orphée à la suite d’Eurydice tandis que l’amour fait une ultime apparition affligée au milieu du chœur ? Berlioz lui-même n'avait pas trouvé indigne ce lieto fine et s'était limité à substituer au chœur final original celui d'Écho et Narcisse « Le Dieu de Paphos » que sans doute il préférait. Le tripatouillage dramaturgique est à la mode ces derniers temps, mais celui-ci paraît à la limite de l’acceptable, car il dénature considérablement l'opéra de Gluck qui, n'en déplaise aux maîtres d'œuvre de cette production, doit être pris (ou laissé) pour ce qu'elle est : une œuvre de transition dont l'esthétique n'a rien de naturaliste malgré la recherche de naturel revendiquée par le compositeur et son librettiste.

Opéra-Comique de Paris, Orphée et Eurydice. Photographie © Stefan Brion.

Le style d’exécution lui-même tente une synthèse entre l’interprétation sur instruments d’époque et des phrasés qui nous rapprochent plutôt du classicisme vu par le dix-neuvième siècle avec force trombones et percussions et une certaine lourdeur qui pèse singulièrement sur le premier acte et la déploration d’Eurydice. Marianne Crebassa dans le rôle-titre surcharge en permanence son interprétation d’accents douloureux à la limite de l’expressionnisme et, si l’on rend les armes devant son grand air virtuose « L’espoir renaît dans mon âme » dont les variations directement empruntées à Pauline Viardot se révèlent époustouflantes, son « J’ai perdu mon Eurydice » paraît forcé et artificiel à force de vouloir rendre tragique ce qui n’est au fond que l'avatar d'une simple romance d’opéra-comique.

La mise en scène d’Aurélien Bory joue d’un grand miroir à bascule et de toiles peintes d’époque évoquant la légende qui s'y reflètent pour illustrer le passage d'un monde à l'autre et les péripéties et les lieux du drame. Il y ajoute quelques acrobaties circassiennes parmi lesquelles une roue complète très spectaculaire effectuée par Léa Desandre au premier acte, dont le mezzo clair et rond et l'articulation parfaite font regretter que le rôle de l'Amour ait été à ce point écourté. On comptera parmi les réussites la Danse des Furies (version break dance) et l'ensemble du tableau des Enfers où les corps des esprits infernaux se tordent au sol dans un cercle que pénètre doucement Orphée pour accéder aux Champs-Élysées. Moins réussie en revanche la pantomime des Ombres heureuses à peine entrevues à travers le miroir inversé et dans une ambiance vaporeuse toute symboliste. Au plan esthétique l’ensemble se laisse regarder, n’étaient les costumes et les perruques peu seyantes (sans doute destinées à rappeler le XVIIIe siècle d’origine de l’œuvre) de Manuela Agnesini. Celui de l’Eurydice d’Helene Guilmette, d'une lourdeur à l'absolu opposé de l'idée que l'on peut se faire d'une « ombre », mérite le pompon de la laideur et la fait ressembler à une archiduchesse en tenue de chasse. Déplorons tout de même qu’avec un tel plateau, un chœur et un orchestre superlatifs on en arrive à donner une vision si peu authentique de l’œuvre de Gluck déjà handicapée par la version française, assez peu convaincante sur le plan de la prosodie, mais également d’une rare platitude poétique. Vu le nombre de scènes coproductrices, le spectacle paraît destiné à une longue carrière. Espérons que ses maîtres d'œuvre auront le temps de revenir sur certains de leurs choix contestables et de redonner à ce chef d’œuvre un peu de son intégrité.

Opéra-Comique de Paris, Orphée et Eurydice. Photographie © Pierre Grosbois. 

Prochaines représentations les 16, 18, 20, 22 et 24 octobre.

Spectacle diffusé en direct sur Arte Concert le 18 octobre.

Captation réalisée par France Musique pour une diffusion ultérieure

Frédéric Norac
14 octobre 2018

 

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