musicologie
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29 mai 2009, Paris —— Jean-Marc Warszawski.

Faut-il lire les livres anciens de théorie ?

Communication prononcée aux 6e Entretiens de musique ancienne en Sorbonne : « Que nous dit la théorie ? ». Équipe de recherche Patrimoines et langages musicaux / Association Musique ancienne en Sorbonne. 29 mai 2009. Publié dans « Le Jardin de musique » (VI, 2) Association Musique Ancienne en Sorbonne, Paris 2014, p. 167-177.

Les injures du temps

Dans son ouvrage, La mémoire, l'histoire et l'oubli, publié en 2000, consacré à la représentation du passé, Paul Ricœur (1913-2005), fait appel à la notion de « pardon », et donc à celle de « culpabilité ». L'introduction de ces notions, qui renvoient spontanément à des questions de morale, voire de théologie, pourrait sembler ici surprenante. En fait, Paul Ricœur, bien que chrétien engagé pour sa religion, aborde ces notions en philosophe, dans ce que le pardon implique comme relation particulière à la mémoire, au passé et à l'oubli. Le pardon, est pour lui une réconciliation avec le passé, un apaisement — ce qui, notons-le en passant, peut faire écho à certains aspects des écrits sur Gabriel Fauré de Vladimir Jankélévitch1. Mais il s'agit bien, selon les termes de l'auteur, de montrer que « Les effets de la faute et du pardon recroisent toutes les opérations constitutives de la mémoire et de l'histoire et mettent sur l'oubli une marque particulière. »2

Ces précisions étant données, nous n'allons pas suivre le chemin indiqué par Paul Ricœur, mais nous emparer de son idée du pardon et de la culpabilité pour visiter un autre type possible de relation avec le temps qui passe, ce temps qui pousse à l'oubli et à la dégradation physique. C'est ce qu'on appelle l'injure ou les injures du temps, expressions frontales convenant fort bien à cette question de la culpabilité, à laquelle se rattache nécessairement celle du pardon.

Derrière cette idée d'un temps qui injurie tout sur son passage, il y a peut-être plus que la simple constatation du vieillissement des choses, des personnes et des idées, de l'oubli et de la perte. Peut-être portons-nous, avec nos représentations mentales, avec nos horizons sans lieu précis, le sentiment selon lequel nous serions fautifs de laisser le temps passer, peut-être même, encore, que nous nous y serions mal pris, que le temps ne devrait pas être une chose qui passe.

Ce qui dure, ce qui résiste aux injures du temps est tenu dans notre civilisation comme une chose positive, l'éphémère comme une chose négative. Cela ne concerne pas seulement la résistance des objets aux usages que nous en faisons ou en voulons faire. C'est une valeur dogmatique. La constance dans la durée des sentiments et des idées est une qualité morale appréciée. L'inconstance, dépréciative, est synonyme de frivolité.

La culpabilité ou l'inconfort que nous pourrions ressentir à cause du temps qui passe, seraient peut-être rachetés, pardonnés par notre occupation à sauver ce qui peut l'être, à réparer ses dégâts et oublis, par nos actions, nos œuvres, nos religions, mais aussi nos musées et nos bibliothèques, enfin autant d'artifices imaginés pour s'opposer aux injures du temps qui passe. Un temps qu'il ne faut ni laisser échapper, ni perdre, dans des activités fugaces et sans lendemain, comme on dit.

Toujours selon Paul Ricœur, dans la mesure où nous ne pouvons pas nous souvenir d’événements que nous n’avons pas vécus physiquement, il y aurait plutôt excès de commémoration par manque de mémoire, de sens et connaissance3.

Dans un autre de ses ouvrages, Temps et récit4, trilogie publiée entre 1983 et 1985, Paul Ricœur aborde ce qu'il appelle les « apories du temps », c'est-à-dire les contradictions irréductibles qu'il  observe entre « le temps de l'horloge et le temps psychologique ».

Naturellement, il y a irréductibilité selon la manière dont on considère cette question. En effet, on peut penser qu'il n'y a pas de temps d'horloge, ou que l'horloge ne fait que mesurer le temps, qui est une conséquence de l'activité des hommes et de leurs productions. Autrement dit : il y a du temps comme il y a des distances, et des heures comme il y a des kilomètres. Si les flambeaux du ciel, pour dire comme saint Augustin, rythment l'industrie temporelle humaine, l'horloge en donne une mesure. C'est l'industrie humaine qui règle la vitesse et la densité de la machine à mouvoir le temps, voilà de quoi les sociétés que Claude Lévi-Strauss nomme « chaudes » (historiquement cumulatives) seraient coupables, à l'opposé des « sociétés » dites froides (historiquement non cumulatives)5, desquelles, par relativité, nous ne percevons pas le mouvement de la densité événementielle et des changements sociétaux.

La conscience d'un temps qui passe et injurie, provoque le sentiment de s'éloigner des vérités fondatrices, qui nous parviendraient dégradés dans les manifestations qu'elles habitent, et encore, invite à penser que dans le mouvement implacable, on ne peut atteindre aucune vérité, ou plutôt, qu'une vérité est nécessairement au-delà du mouvement, dans un espace qui serait arrêté. La vérité est une chose arrêtée, qui ne passe pas avec le temps.

Ainsi, cette quête de la pureté originaire invite à interroger les vestiges et témoignages des temps anciens, avec l'idée que plus les témoins sont proches de l'objet étudié, plus on est proche de la vérité. Plus on recule dans le temps, plus on est proche de la pureté, qui est le caractère essentiel de notre idée de vérité. D'un autre côté, on peut chercher des constantes essentielles, dans les choses du monde et dans les choses que l'industrie humaine produit et reproduit, pour nous assurer qu'au-delà des formes, quelque chose serait permanent, universel, essentiel, donc à l'abri du temps qui passe. La notion de vérité nous dirigerait alors soit vers l'origine temporelle, soit vers l'essence immuable des objets ; à la recherche de la première strate du début de l'histoire, qui serait, dégradé dans sa vérité et pureté par les strates successives déposées par la suite, phénomène qu'on pense retrouver dans les formes spatiales, organisées autour d'essences ou d'universaux immanents.

La notion de vérité, éternelle ou essentielle, est donc un corollaire de la mise en mouvement du temps, elle est ce qui échappe au temps, et c'est pourquoi nous surestimons, et les secrets, et les beautés que recèlerait le passé, ainsi que les œuvres qui durent et résistent au temps. Nous sous- estimons l'éphémère et les productions présentes qui n'ont pas encore duré.

Le temps

Ce n'est pas par malice, contrairement au pauvre Adam visité par le Mal, que des sociétés sont sorties de leur éternité en cessant de se reproduire au même, de tout reproduire de leurs actes et relations à l'identique (dans ce qu'on peut en percevoir et sans relativiser). Il y fallait certainement de fortes nécessités, des urgences de survie, mais aussi, pourquoi pas, des envies de confort. C'est comme cela que le temps a été mis en mouvement, déclenché par la production d'événements et d'activités différenciées. On ne peut pas qualifier les injures du temps, comme des calamités seulement subies. Elles sont la conséquence d’actions par lesquelles des sociétés trouvent leur compte. On peut considérer qu'en se projetant dans l'avenir, en ne répétant pas tout de manière inchangée, des sociétés ont inventé, — j'insiste, ont créé, fabriqué, le passé, et le temps qui passe. Ce dernier, de fait, n'est pas seulement prédateur, il est essentiellement créatif : voilà donc la culpabilité et le pardon réunis dans une même relation dynamique.

Dans Par volonté et par hasard6, Pierre Boulez affirme que le temps est quelque chose qu'on doit agir (volonté) et non subir (hasard) ; il prend comme exemple les dévastations commises par les Sans-Culottes, au cours de la Révolution française. On peut le regretter, écrit-il, mais cela était le signe d'une civilisation en marche. Il suggère aussi, en s'inspirant de David Hume, qu'il pourrait être utile de brûler les bibliothèques. On ne peut mieux mettre en avant cette relation de culpabilité à pardon. Coupable de brûler les bibliothèques, on est pardonné parce qu'on construit l'avenir.

Mais, il n'est pas certain, que le vandalisme des Sans-Culottes dans des églises, ait été le signe d'une civilisation en marche — encore faudrait-il préciser de quelle civilisation il s'agit. C'est plutôt le signe d'un passé qui n'a pas encore cédé, dans lequel un chemin d'avenir n'est pas encore frayé. C’est un  retour  d’intolérance  à  l’intolérance, tels  les  événements  des  26-27 novembre 2007, à Villiers-le-Bel, quand des jeunes, à juste titre révoltés, ont mis le feu à la bibliothèque de leur quartier.

David Hume (1711-1776), philosophe anglais évoque, dans son Enquête sur l’entendement humain, publiée en 1748, l'incendie salutaire des bibliothèques, parce qu'il pense que la science est plus de l'expérience que de la lecture.

« Si nous raisonnons a priori, n'importe quoi peut sembler capable de produire n'importe quoi. La chute d'un caillou peut, pour autant que nous le sachions, éteindre le soleil, ou le souhait d'un homme diriger le mouvement des planètes. C'est seulement l'expérience qui nous apprend la nature et les limites de la cause et de l'effet et qui nous rend capables d'inférer l'existence d'un objet à partir d'un autre. Tel est le fondement du raisonnement moral, qui constitue la plus grande partie de la connaissance humaine et de tout comportement humain. »7

Plus loin il conclut :

« Quand nous parcourons les bibliothèques, persuadés de ces principes, quel dégât devons-nous faire ? Si nous prenons en main un volume quelconque, de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous : contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité et le nombre ? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur les choses de fait et d'existence ? Non. Confiez-le donc aux flammes, car il ne peut contenir que sophismes et illusions. »8

On a envie de répondre à cela, par le célèbre poème de Victor Hugo, « À qui la faute ? »9, extrait de L'année terrible :

Tu viens d'incendier la Bibliothèque ?
Oui, J'ai mis le feu là.
Mais, c'est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !

C'est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,

C'est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage !
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi

Des générations ténébreuses encore

Qui rendent dans la nuit témoignage à l'aurore.
Quoi ! Dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs-d'œuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,

Dans les siècles, dans l'homme antique, dans l'histoire,
Dans le passé, leçon qu'épelle l'avenir,

Dans ce qui commença pour ne jamais finir,

Le poème se développe en plus de 50 vers pour se conclure ainsi :

Le livre est ta richesse à toi ! C’est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,

Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela toi !

« Toi » répond :

– Je ne sais pas lire.

C'est dans un sens, un point de vue en complète contradiction avec la réflexion de David Hume, mais qui tout de même cogne violemment la réalité de l'expérience. Ne pas savoir lire, c'est ne pas avoir usage du livre, et naturellement ignorer, ou être interdit d'accès aux merveilles décrites par le poème. Ce que pense David Hume n'est toutefois pas très éloigné de cela, puisqu’il conseille de brûler les livres qui ne contiennent pas les merveilles qu'on y recherche.

Savoir lire n'est alors pas simplement être alphabétisé, c'est aussi avoir une culture qui permette de comprendre (ou de prendre plaisir), donc de critiquer ; dans cette perspective le livre n'est lisible que dans la mesure où on lui manifeste des attentes, où on lui pose des questions. Comme le fait David Hume, la première question est celle qui se rapporte à sa raison d'être, et à ce qu'il peut nous délivrer. Cela est particulièrement important pour les livres anciens, qui  sont  des  traces d'histoire, des témoins d'une activité passée, donc qui ne nous sont pas adressés et dont on ne sait pas qui les a lus. Il ne suffit pas de se pencher sur ces documents historiques, pour y découvrir  une  histoire prête  à  l'emploi. Il faut construire cette histoire, l'histoire de ces documents, avant de pouvoir les lire, non pas seulement déchiffrer ce qu'ils racontent.

Cela est d'autant plus problématique, qu'on ne peut pas se servir du passé, pour justifier ses actes présents. L'évocation des Sans-Culottes, se vengeant symboliquement de l’Église comme ordre, en saccageant des églises, ne justifie pas l'action de Pierre Boulez, même si ce dernier, certainement de manière rétroactive, y décèle une analogie avec sa propre action. L'action de Boulez dans son temps est politique, l'évocation des Sans- Culottes est historique. Le politique ne peut pas définir la vérité historique.

Pour comprendre cela, il suffit de poser un simple « pourquoi ? » devant le vandalisme évoqué des Sans-Culottes, et un autre « pourquoi ? » devant l'« avant-gardisme », revendiqué par Pierre Boulez, pour réaliser que l'analogie directe, met sur un même plan des choses qui n'y sont pas.

L'histoire

Il ne faut donc pas confondre mémoire, ou mémoire collective, et histoire.

La mémoire, ou mémoire collective, privilégie le jugement sur le passé. C'est dans ce cadre qu'il faut placer la remarque de Pierre Boulez et aussi l'essentiel de la discussion sur le pardon de Paul Ricœur.

L'histoire, nous entendons l'étude historique, privilégie la compréhension et l'explication des phénomènes dans les sociétés passées.

À ce sujet, il nous semble intéressant de noter que David Hume, envisageait, dans son Enquête sur l'entendement humain, deux types de philosophies :

« L'une considère l'homme avant comme tout comme né pour l'action, et comme influencé dans ses estimations par le goût et le sentiment ; poursuivant un objet et évitant un autre, selon la valeur que ces objets semblent posséder, et selon le jour sous lequel ils se présentent. […] Les philosophes de l'autre sorte considèrent l'homme plus comme un être raisonnable que comme un être actif et cherchent plutôt à former son entendement que de cultiver ses mœurs10

On le voit, une philosophie qui juge et une philosophique qui explique.

En explorant la représentation de l'histoire, Paul Ricœur développe son étude, comme il l'affirme, dans les sphères de la mémoire, mais pas dans celles de l'histoire où les effets de la faute et du pardon ne sont pas constitutifs, même s'ils y deviennent des objets d'étude possible.

En réalité, l'historiographie n'a aucun usage pratique, elle ne reconstitue pas, ne juge pas, elle ne justifie pas.

On ne peut pas reconstituer le passé. Nous n'avons pas l'expérience dans laquelle ou pour laquelle, ce qui nous reste, sous forme de traces, d'objets, de témoins du passé, ont été conçus. Nous n'en avons pas non plus la mémoire, donc le jugement nous fait défaut. Nous ne pouvons les acquérir, expérience et mémoire, ne sont pas interchangeables, elles ne se transmettent pas.

L'histoire est intéressée par le spécifique, les grandeurs de l'art, à notre sens, résident dans la singularité, c'est à dire par les écarts au spécifique, par les écarts aux règles de bons usages, y compris celles réunies dans les livres. De ce point de vue, les marges sont grandes, entre l'exercice scolaire et la frontière au-delà de laquelle une création ne serait plus considérée comme artistique. L'expérience, le jugement, la décision de l'artiste, de plaire ou de surprendre, etc. sont essentiels, et hors les livres.

Ce qu'on appelle reconstitution met en représentation une histoire fantasque, qui n'a jamais existé. En architecture on connaît les travaux de Violet le Duc, ou cette affaire purement politique et financière de la prétendue reconstruction du château des Hohenzollern à Berlin, détruit par les bombardements alliés au cours de la Seconde Guerre mondiale, où il n'aurait pas été ni plus ni moins historique de commander la construction de nouveaux bâtiments à des architectes contemporains.

Il en est de même de la conservation patrimoniale destinée à protéger un choix de témoins du passé des injures du temps (on est bien dans le mémorial), sur des valeurs pécuniaires, touristiques, politiques, artistiques, autant de choses qui n'intéressent pas spécialement l'historien, sauf quand cette conservation a une véritable valeur documentaire touchant a des spécificités.

Il n'est donc pas de pratique artistique historique, dans ce sens de reconstruction. S'inspirer de l'histoire n'est pas faire de l'histoire, reproduire une œuvre n'explique pas les conditions qui ont amené à sa création, même si on veut croire à la parfaite identité d'une œuvre reproduite formellement identique à l'original (selon quel modèle ?). Peut-être faudrait-il établir une différence entre rigueur poétique et exactitude scientifique.

Alors, pourquoi s'intéresser à l'histoire ? Dans un Essai sur l'étude de l’histoire, datant de 1742, et traduit en français en 1752, David Hume, non sans humour, écrit ceci :

« L'étude de l'histoire est le genre d'occupation que je crois devoir recommander avec le plus de soin aux dames qui liront cet ouvrage. Elle est la plus convenable à leur sexe et à leur éducation, infiniment plus instructive que ne le sont tous ces livres frivoles qui servent d'ordinaire à leur amusement, et plus agréables en même temps que tous ces ouvrages sérieux qu'on ne manque guère de trouver dans leurs cabinets. »

« Parmi plusieurs vérités importantes qu'elles pourraient puiser dans cette étude, il en est deux surtout qui contribueraient peut-être à leur repos et à leur tranquillité. La première, c'est que notre sexe, ainsi que le leur, est très éloigné de ce degré de perfection qu'elles sont si portées à lui supposer. La seconde, que l'amour n'est pas la seule passion qui nous domine : qu'au contraire l'avarice, l'ambition, la vanité et mille autres passions prennent souvent le dessus dans notre cœur »

[...]

« J'ajoute que l'histoire non seulement est une partie très estimable de nos connaissances, mais encore qu'elle ouvre l'entrée à plusieurs autres, et fournit des matériaux à la plupart des sciences. En effet, si nous considérons la brièveté de la vie, et combien nous connaissons peu, même ce qui arrive de nos jours, nous serons convaincus que sans l'admirable invention qui étend notre expérience à tous les siècles passés, et fait servir les nations les plus éloignées à perfectionner notre jugement, comme si elles étaient présentes et soumises à notre examen immédiat ; que sans cette invention, dis-je, la raison humaine ne serait guère plus formée dans l'âge mûr qu'elle ne l'est ordinairement dans l'enfance. Un homme versé dans l'histoire peut être regardé comme ayant vécu depuis le commencement du monde, et comme ayant fait dans chaque siècle des additions continuelles à ses connaissances. »11

Nous ajouterons que l'histoire est l'étude des témoins des faits de société passés, des activités humaines passées, qui sont des objets réels de la vie présente, y compris dans les sédimentations de la mémoire collective.

Sciences physiques et faits de société

 On peut disséquer à souhait des témoignages du passé comme un édifice, une fresque, un tableau, une partition, chiffrer, mesurer, formaliser, recouper, classer, cela ne dira pas grand-chose des opérations et faits de société qui ont porté leur conception et réalisation, et n'apportera pas grand- chose à notre connaissance de la physique du monde. Mais une réconnaissance formelle de ces témoignages, ne dira pas grand-chose sur ces documents d'histoire — nous ne disons pas patrimoniaux. Il semble que l'étude d'histoire doit raconter tant le comment, le pourquoi, que le quoi.

Paul Ricœur, que nous allons encore une fois suivre de traverse, remarque, de manière critique, que les sciences humaines — il cite la linguistique, la psychologie, la sociologie, l'histoire —, ont adopté pour modèle épistémologique le type d'objectivité des sciences de la nature. Elles ont ainsi mis en place des modèles d'intelligibilité pour lesquels les phénomènes sociaux sont des réalités indubitables12.

C'est nous semble-t-il une bonne observation, qu'il conviendrait toutefois de moduler, en cherchant l'origine de ce phénomène selon les cas, d'une part dans le positivisme de la fin XIXe - début XXe siècles, l'espérance portée pas le mouvement structuraliste des années 1960-1970, dans l'existence d'universaux, ou la psychologie de laboratoire américaine après la Seconde Guerre mondiale.

Mais ceci peut avoir des racines plus profondes, comme cette autre réflexion de David Hume, dans l'Enquête, peut l'indiquer :

« La racine cubique de 64 est égale à la moitié de 10 : c'est une proposition fausse et qui ne peut jamais être distinctement conçue. Mais que César, ou l'ange Gabriel, ou qu'un être quelconque n'ait jamais existé, ce peut être une proposition fausse, mais elle est néanmoins parfaitement concevable, et n'implique aucune contradiction13. »

Il est vrai qu'à des degrés et sous des pressions divers, il existe en sciences sociales, des courants ou des pratiques, pas tant que le pense Ricœur, qui cherchent à adopter des modèles d'évaluation, équivalents à celles des sciences de la nature, ce qui n'est pas sans provoquer des rivalités, ou créer des frontières, entre ce qui serait de l'ordre du raisonnement discursif, de la pensée critique, et ce qui serait de l'ordre des preuves objectives, ou encore ce qui serait de l'ordre de la réalité des faits de société et de celui de ses objets physiques.

Mais il s'agit d'oppositions qui mettent en œuvre des plans différents sur des modes d'approche différents, qui ne s'opposent que dans les univers du discours, dont l'enrichissement et la mise au point risque de devenir le but (le maquillage du discours en représentance des choses), au détriment de la distance critique que nous devons respecter avec les objets d'étude originaux. Comprendre est une distanciation établie depuis la spécificité des objets, pas une adhésion. Il faut placer la réflexion de Hume à propos du « concevable » dans ce cadre : c'est par les discours, institués en structure organiquement représentante (analogique), perdant toute distance avec la réalité par adhésion, que s'établit dans ce cas la conceptualisation.

Dans notre discipline, les discussions sur les modes, gammes, et l'accordage des instruments, dont on sait l'irrationalité mathématique constitutive, sont un bon exemple. On y perd souvent toute distance historique, comme s'il s'agissait d'une pure question de mathématiques, et non pas d'histoire et de fait musical. Il est très étonnant d'évoquer à ce sujet, les savants de l'Antiquité ou du Moyen-Âge, de les entraîner dans des polémiques contemporaines, eux qui ne connaissaient pas le phénomène vibratoire, et dont les calculs ne pouvaient pas avoir d'application pratique en musique. Ce n'est pas l'exactitude ou l'inexactitude de leurs calculs qu'il faut aller chercher, nous avons nos ordinateurs, mais le génie qui les a poussés à les faire, ce qu'ils mettaient ainsi en représentation. De même les incroyables calculs de Ptolémée, pour prédire la position des astres, au service des oracles, sur une représentation complètement fausse du système stellaire. De même, l'atomisme dit de Démocrite, qui n'a pas grand-chose à voir avec l'atomisme, qui est une déduction à partir de l'observation raffinée de la chaîne alimentaire : il y a bien quelque chose de commun entre le plantes, la pluie, les animaux et les humains.

Faut-il lire les livres de théorie ?

Pour conclure, nous effectuerons une espèce de renversement de cette appréciation. Juste retour des choses, si on peut dire. Dans sa pratique, l'artiste n'a pas de compte à rendre, ni à l'histoire, ni à personne d'ailleurs, même s'il s'inspire méticuleusement de la documentation ancienne. Ses œuvres,  son  art,  sont  par  eux-mêmes leur  propre  justification.  Les justifications rapportées constituent un risque de dogmatisme, dommageable à la liberté d'inventer.

On peut être intrigué par le fait, que la dépréciation du geste créateur au profit du discours, ait traversé la très longue durée depuis l'antiquité, et qu'à l'articulation des XIXe-XXe siècles on ait même inventé une mystique du concert et du grand musicien.

Ne craint-on pas la fantaisie, l'invention, le rêve et ses analogies, les nôtres propres, mais encore quand ils sont incarnés dans ce qu'on appelle le talent artistique, dans des manifestations considérées d'exception, portées par des êtres, habitant des êtres, qui ne sont pas socialement ou humainement d'exception. Les choses seraient plus simples si le génie artistique était l'apanage des classes dominantes de la société ou de « possédés », comme Platon le pensait. Or voilà des qualités personnelles exceptionnelles qui ne s'achètent pas, ne se volent pas, qu'on ne peut pas imiter, dont au bout du compte on se méfie, comme de mauvaises pensées incontrôlables, justifant le rappel à la morale ou à la règle dont le livre est le garant.

Pour conclure, un passage de Marcel Proust, que Boris de Schlœzer cite, dans son Introductionà Jean-Sébastien Bach, alors qu'il tente de résoudre l'énigme qu’est pour lui ou selon lui l'art psychologiquement inexplicable de Schubert, en appliquant à celui-ci ce que Proust écrit de Bergotte, l'écrivain.

[…] Le génie, même de grand talent, vient moins d'éléments intellectuels et d'affinements social supérieurs à ceux d'autrui que la faculté de les transformer, de les transposer […]. Le jour où le jeune Bergotte put montrer au monde de ses lecteurs le salon de mauvais goût où il avait passé son enfance et les causeries pas très drôles qu’il y tenait avec ses frères, ce jour-là il monta plus haut que les amis de sa famille, plus spirituels et plus distingués : ceux-ci dans leurs belles Rolls-Royce pourraient rentrer chez eux en témoignant un peu de mépris pour la vulgarité des Bergotte ; mais lui, de son modeste appareil qui venait enfin de « décoller », il les survolait14. »

Comme quoi, si nous souscrivons à cette vision des choses, les raffinements et les sommets de la création artistique ne sont pas issus de ce qu'on estime être raffinements et sommets dans la société raffinée, livre de théorie ancien ou nouveau compris.

Notes

1. Vladimir JANKÉLÉVITCH, Fauré et l’inexprimable (« De la musique au silence I »), Paris, Plon, 1974, p. 363-364 : « La musique de Fauré apaise le tumulte passionnel, mais elle est elle-même passionnée. Souvent austère et généralement déroutante, elle cherche parfois à déplaire, et il s'en faut donc de beaucoup qu'elle soit toute suavité. Et pourtant par le charme secret qui se cache dans sa profondeur, elle contribue à effacer la grimace de la haine. Nous qui ne sommes pas morts comme des morts, mais morts comme des vivants, c'est-à-dire laids, nauséabonds et cadavériques, elle nous délivre du souci ; elle délivre l'homme méchant de sa colère et le tremblant de sa terreur ; elle empêche le terrorisme et le terrifié de tomber, tous deux ensemble, dans le même lac obscur [...] Bénie soit la paix, bénies les cloches du matin. Les cannibales et les prétendants, les ogres et les walkyries de notre cauchemar ne sont déjà plus que de tremblants fantômes. Que leur nom même soit oublié ! Que le gazon du printemps recouvre à jamais cette très misérable sépulture de colère et de souci ! Car tout commence à nouveau ce matin [...] ».

2. Paul RICOEUR, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Éditions du Seuil, p. 593.

3. Paul RICŒUR, op. cit., 1re partie.

4. Paul RICŒUR, Temps et récit [3 v. : 1. L’intrigue et le récit historique ; 2. La configuration dans le récit de fiction ; 3. Le temps raconté]. « Essais 227-229 », Paris, Éditions du Seuil, 1983-1985.

5. Claude LÉVI-STRAUSS, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 309 :  « Nous  avons suggéré ailleurs que la maladroite distinction entre les « peuples sans histoire » et les autres pourrait être avantageusement remplacée par une distinction entre ce que nous appelions, pour les besoins de la cause, les sociétés « froides » et les sociétés « chaudes » : les unes cherchant, grâce aux institutions qu'elles se donnent, à annuler de façon quasi automatique l'effet que les facteurs historiques pourraient avoir sur leur équilibre et leur continuité ; les autres intériorisant résolument le devenir historique pour en faire le moteur de leur développement […] »

6 Pierre BOULEZ, Par volonté et par hasard (entretiens avec Célestin Deliège),  Paris, Éditions du Seuil, 1977, p. 40 : « J’ai autrefois dit […] que notre civilisation occidentale aurait besoin de gardes rouges pour éliminer un bon nombre de statues ou même les décapiter. La Révolution française a décapité les statues dans les églises ; on peut le regretter maintenant, mais c’était la preuve d’une civilisation en marche. Quand on en vient à conserver le moindre bouton de culotte du XVIIIe siècle, c’est quelque chose qui, personnellement me déplaît fondamentalement. ».

7. David HUME, Enquête sur l’entendement humain (traduit par Philippe Folliot), « Les classiques  des  sciences  sociales »,  Bibliothèque  Paul-Émile-Boulet  de  l'Université  du Québec à Chicoutimi, édition numérique 2002, p. 132.

8. Ibid., p. 133.

9. Victor HUGO, « À qui la faute ? », dans L’Année terrible, juin [1871] (VIII), Œuvres complètes, poésie (XII), Librairie Paul Ollendorff, Paris, s.d. [vers 1900], p. 307-309.

10. David HUME, op. cit., p. 6-7.

11. David HUME, Essai sur l'étude de l’histoire (traduction anonyme), Amsterdam, J. H. Schneider, 1752, [Original : Of the Study of history] dans « Essays & Treatises on several subjects [2 v.], London 1742. Édition électronique et notes de Philippe Folliot, « Les classiques des sciences sociales », Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi, édition numérique 2007, non paginé.

12. Paul RICŒUR, La mémoire, l'oubli, l'histoire, op. cit. p. 114.

13. David HUME, Enquête, op. cit. p. 132.

14 Boris DE SCHLOEZER, Introduction à Jean-Sébastien Bach : Essai d’esthétique musicale (édition P.-H. Frangne). Presses Universitaires de Rennes 2009 [304 p.], p. 274-275 (1re édition Gallimard, Paris 1947).

Jean-Marc Warszawski
29 mai 2009

 

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