musicologie
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13 juin 2018 —— Jean-Marc Warszawski.

Beatrice Berrut a Liszt dans la peau et son piano plein les mains

Liszt : Athanor, « Totentanz », concertos pour piano, Beatrice Berrut (piano), Orchestre national symphonique de la République tchèque, sous la direction de Julien Masmondet. Aparté 2018 (AP 180).

Enregistré en décembre 2017 au studio CNSO de prague.

Beatrice Berrut vient du pays du chocolat et du ranz des vaches, où elle se met au piano sur les genoux de sa mère qui lui cède le tabouret, elle étudie par la suite à Zurich avec Esther Yellin, puis à Berlin avec Galina Iwanzowa à la Hochschule für Musik Hans Eisler. Dès la fin de ses études à Berlin, elle commence à battre les planches du monde entier en récital ou avec orchestre, et se perfectionne parallèlement  auprès de John O'Conor à Dublin, à la Royal Irish Academy où elle est diplômée.

Enfant elle est tombée d'amour dans le second concerto de Johannes Brahms, c'est en fin de compte Franz Liszt qui fait depuis des années chavirer son cœur.

Avec l'excellent Orchestre national symphonique de la République tchèque, une grande nation musicienne, elle propose pour son quatrième cédé trois œuvres majeures du maître de chapelle de Weimar, sous la direction de Julien Masmondet, produit français, connu dans l'hexagone pour diriger ses grandes phalanges.

La Totentanz (danse des morts) composée en 1849 sur la célèbre séquence de plain-chant du xie siècle, le Dies irae ou Prose des morts, et revue dix années plus tard, image l'idée d'un moyen-âge épouvantée comme on  aimait se le représenter au xixe siècle, en fait une mise en musique macabre plutôt digne des xvie et xviie siècles, musicalement d'une difficulté… mortelle d'exécution. Une œuvre propice aux explorations sonores et dissonantes, par son parti-pris descriptif romanesque.

Le 1er concerto pour piano, resté sur métier 23 années, de 1830 à 1853, a été créé sous la direction d'Hector Berlioz en 1855.

Le second concerto pour piano a également eu une longue gestation. Mis en chantier en 1839, la double barre de fin y sera tracée vingt ans plus tard, à la dernière mesure de la quatrième version.

C'est peut-être pour ces longues macérations que le cédé est intitulé athanor, mot venant de l'arabe al tannūr, de l'araméen  tanū, remontant même au sumérien tunur, tombé dans le latin médiéval des alchimistes : le four. Le four à combustion lente, dit aussi avec malice « fourneau des paresseux », avec poésie « fourneau philosophique », qui permettait de faire mijoter alambics (aussi appelés athanors) et chaudrons, pour les plus ambitieux de s'attaquer au grand œuvre, la transformation du plomb  en or.

Beatrice Berrut y voit la symbolisation de la recherche de l'absolu qui anime Franz Liszt. On pourrait aussi y voir le symbole du mercantilisme et de la cupidité… qui ont coûté cher aux populations d'Amérique du Sud (là on croyait pouvoir ramasser l'or à la pelle). On pourrait aussi penser que l'abbé Liszt, en communication avec Dieu, il le tutoyait peut-être  la main sur l'épaule, ne pensait certainement pas trouver l'absolu dans des chaudrons fumants de maléfices (dont celui  d'amasser de l'or), là où l'on chuchote plutôt avec le diable.

Il reste que l'on tient là cinquante-six minutes de magnifique musique. Parce que Liszt fut un formidable compositeur, continuant l'exploration sonore de Beethoven. Si ce dernier a  poussé avec force les murs du classicisme, Liszt a abattu définitivement ceux qui le séparaient de la  modernité.

L'interprétation est à la hauteur, précise, agile. On n'y entend aucun neurone craquer, ce qui est rare dans de tels flots sonores, la pianiste semble même tout à fait à l'aise, va au charbon avec une sorte  de légèreté presque tranquille, volontaire et sûr de son fait, mais sans triomphalisme  ni pathos ajoutés. On apprécie la cohérence stylistique qui dès les premiers octets nous prend l'oreille sans rien qui nous en fasse déprendre jusqu'aux derniers, depuis les secousses infernales et les flammes de l'enfer (four à cuisson éternelle), jusqu'aux  traits célestes où  la pianiste y fait littéralement flûter le piano.

On imagine en général que le piano de Liszt est au choix sportif, extravagant, démonstratif de la vortuosité du pianiste, numéro de bravoure, voire de cirque, d'esbroufe quand on joue à passer le plus de notes possible en moins de temps possible. Ici il est bien chantant, bien assis,  bien musique.

 

 

Jean-Marc Warszawski
13 juin 2018

 

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bouquetin

Mercredi 13 Juin, 2018 1:50