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Vaudeville Charles X : le comte Ory a l'Opéra-Comique

Philippe Talbot (Comte Ory),  Julie Fuchs (la Comtesse), Gaëlle Arquez (Isolier). Photographie © Vincent Pontet.

Paris, 23 décembre 2017, par Frédéric Norac ——

Paris n'avait pas vu le Comte Ory depuis 2003 et la production de Jérôme Savary, déjà à l'Opéra Comique, mais importée du Festival de Glyndebourne. On était curieux de voir si la France avait encore parmi ses chanteurs, quinze ans plus tard, une équipe capable d'assumer la vocalité d'un opéra qui fait partie de son répertoire — même s'il n'y est pas très souvent donné — et que la collaboration de Rossini avec Scribe a rendu au plus haut point conforme à l'esprit français, bien qu'une bonne partie de sa musique soit d'origine italienne, issue comme on le sait, du Viaggio à Reims, opéra de circonstances créé au Théâtre italien deux ans plus tôt pour les fêtes du sacre de Charles X.

La bonne surprise de cette distribution, c'est d'abord la Comtesse de Formoutiers de Julie Fuchs dont l'air d'entrée est un petit chef-d'oeuvre d'orfèvrerie vocale où elle mixe à plaisir sa maîtrise d'une écriture virtuose qui va comme un gant à sa nature de lyrique léger, avec une caractérisation délirante de son personnage, entre égarement hystérique et nymphomanie irrépressible. On lui pardonne dès lors quelques aigus incertains dans le reste de la soirée et une  certaine surcharge d'effets dans la seconde partie de l'air. Dans le rôle un peu sacrifié du page Isolier, Gaëlle Arquez et son mezzo souple et merveilleusement timbré, se révèle absolument idéale de ligne et de clarté avec une belle extension dans l'aigu. Excellente également la Dame Ragonde d'Ève-Marie Hubeaux qui dans cette version récupère quelques répliques supplémentaires dans la scène du dénouement. Une fantaisie de la nouvelle édition critique dont on se demande ce qu'elle apporte réellement de plus à la qualité de l'oeuvre.

Philippe Talbot (Comte Ory), Julie Fuchs (la Comtesse). Photographie © Vincent Pontet.

Du côté des messieurs, on saluera l'imposant gouverneur de Patrick Bolleire, basse somptueuse à qui ne manque qu'un peu plus de souplesse pour les ornements de son grand air et le Raimbaud fin diseur de Jean-Sébastien Bou dont l'air des vins est un des beaux moments de la soirée. La seule petite réserve vient du Comte Ory de Philippe Talbot. Si le suraigu souvent sollicité par le rôle ne lui pose aucun problème, encore qu'il ait souvent tendance à recourir au falsetto pour se ménager, sa voix au médium insuffisant ne lui permet de soutenir la projection dans les ensembles et les passages en parlando. C'est certes une tradition française de faire chanter le rôle par des ténors légers — Michel Sénéchal en son temps avec Inghelbrecht au pupitre — mais rappelons tout de même que le créateur, Adolphe Nourrit, s'illustra un an plus tard dans le rôle d'Arnold de Guillaume Tell, que le personnage comporte quelques traits héroïques et ne peut être réduit à une sorte de fantoche un rien clownesque tel que celui que compose le ténor.

Saluons enfin la qualité du chœur Les Éléments, parfaitement idiomatique et compréhensible comme l'ensemble de la distribution, ce qui est essentiel dans un opéra dont le texte est singulièrement savoureux. La direction de Louis Langrée, toute d'équilibre et d'attention à ses chanteurs révèle toute la richesse musicale d'un opéra que Berlioz, peu enclin à épargner les compositeurs italiens, considérait comme le chef d'oeuvre de Rossini.

Philippe Talbot (Comte Ory), Julie Fuchs (la Comtesse), Jodie Devos (Alice), Eve-Maud Hubeaux (Dame Ragonde), chœur les éléments. Photographie © Vincent Pontet.

Dans un décor sévère de couvent abandonné qui ne déparerait pas une production des Dialogues des Carmélites, Denis Podalydes a imaginé un vaudeville un rien franchouillard ou dominent la grivoiserie et les allusions sexuelles. Sa mise en scène transpose l'action du Moyen-Âge d'origine à l'époque de la création, pour un résultat historiquement tout à fait convaincant. Le metteur en scène a cru déceler sous les croisades du livret une allusion aux guerres de conquête — celle de l'Algérie notamment — illustrée pendant l'ouverture et le prélude du deuxième acte par une série de toiles peintes. Si le rapprochement est un rien anachronique, il faut admettre que les images se marient avec justesse au caractère plutôt martial de la musique. La scène des fausses pèlerines (dont la tradition a fini par faire des nonnes) est un petit chef-d'œuvre de gauloiseries en tous genres et l'on se demande parfois comment, en cette période où la lutte contre le harcèlement est devenue un mot d'ordre généralisé, le metteur en scène a pu se permettre autant de libertés et de provocations machistes, telle la scène de manspreading à laquelle se livre Jean-Sebastien Bou dans le deuxième acte. Il n'importe, les dames dans la salle ne semblent pas se formaliser et s'amusent beaucoup. Du reste, le trio nocturne et son méli-mélo désirant est là au final pour racheter largement le mauvais goût des allusions machistes, et le succès sans réserve du spectacle prouve que le public français n'a pas tout à fait perdu son sens de l'humour.

 

Frédéric Norac
23 décembre 2017

 

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