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Une Messa da Requiem d'exception par Riccardo Muti et le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks

Riccardo Muti. Photographie © Silvia Lelli, avec l'aimable autorisation de http://www.riccardomutimusic.com.

München, 2 novembre 2017, par Jean-Luc Vannier

L'imposante salle rectangulaire Hercules, située dans le Hofgarten de Munich, annonçait déjà le caractère exceptionnel de l'événement : Riccardo Muti y dirigeait, le 1er novembre, l'Orchestre symphonique et les chœurs de la Radiodiffusion bavaroise dans la Messa da Requiem de Giuseppe Verdi. Le remplacement d'Elina Garanca, souffrante, par la mezzo-soprano géorgienne Anita Rachvelishvili, s'est révélé un atout supplémentaire dans la réussite de cette programmation tout en confirmant une talentueuse distribution : la soprano Krassimira Stoyanova, le ténor Francesco Meli et la basse Riccardo Zanellato.

Quelle allait être l'interprétation privilégiée par le maestro pour cette œuvre que nous avions, par exemple, déjà entendue en mai 2013 à la Deutsche  Oper ? À la ténébreuse beauté de l'interprétation berlinoise, Riccardo Muti opte pour un complet renversement. Puisant peut-être dans ses bouillonnantes racines napolitaines, le maestro choisit délibérément d'ôter le voile strictement religieux de l'œuvre. Il se débarrasse de la pesanteur élégiaque qui neutralise et dissimule, sous cette Messa da Requiem, un grand opéra verdien. Et nous propose de nous en faire redécouvrir le lyrisme vibrant, débordant, aux confins mêmes d'une sensualité lumineuse toujours reliée au divin. Sous sa géniale impulsion, les notes de la partition deviennent des ondes charnelles, les voix retrouvent le chemin originaire de la pulsion : sans déchoir de son assise divine, sans chuter dans l'affadissement tellurique, la Messa da Requiem de Verdi devient une sorte de communion eucharistique musicale et vocale, subtilement érotisée. « Tout simplement » grandiose, éblouissant et bouleversant à la fois.

La réputation mondiale de la phalange munichoise n'est certes plus à faire. Mais, sous la baguette de Riccardo Muti, les pupitres déploient des sonorités dont l'éclat et la brillance forcent l'admiration et exaltent plus encore nos sens. Le maestro impulse au tout départ — et après une brève interruption due à un toussotement sévèrement réprimandé par son regard courroucé — une douce et mystérieuse note qui semble tout droit sortie des limbes. Il jongle subtilement —  mais efficacement — avec les équilibres de la balance orchestrale : les passages d'un pupitre à l'autre se réalisent avec rigueur et précision sans exclure l'onctuosité. Cette faculté si précieuse nous guide dans l'impressionnant déluge du trafic instrumental, en particulier dans le Dies irae : une hybris savamment maitrisée d'enchaînements d'une rare intensité, toujours prompts à céder au chaos, et qui mêle puissance des chœurs, tutti orchestral, forte vocaux. Les cordes qui tiennent cette note comme un espoir humain fébrilement suspendu au-dessus du néant lors du requiem sempiternam de l'Agnus Dei ou bien ces quelques mesures introductives du violoncelle dans l'Offertorio — qui semblent directement inspirées du Don Carlo — paraissent plus humaines que divines. Sauf à s'en tenir à la définition de Saint-Augustin : « Noli foras ire, in te redi, in interiore homine habitat veritas ». Rien n'échappe pourtant au contrôle de cette direction magistrale : chaque pupitre, chaque instrumentiste, chaque soliste même se voit, par un geste furtif mais explicite, signifier un départ ciselé, requérir une atténuation progressive ou, au contraire, avec une main portée à sa gorge, adresser à la basse une invite non négociable à intensifier son chant.

Déjà sous le charme de la musique comme pour l'ouverture d'un opéra belcantiste, les voix des solistes achèvent leur besogne : nous confondre en émotions. Sans aucun doute, le moment le plus incroyablement lacrymogène — pourquoi s'en cacher ! — fut le Rex tremendae où le Salva me des solistes et des chœurs tout comme le duo sur le redemisti crucem ou bien encore, le Juste judex chanté a capella, abolissent toute résistance et font discrètement rechercher le mouchoir dans la poche.

De la mezzo-soprano Anita Rachvelishvili, nous retiendrons une ligne de chant d'une indicible pureté et dont l'ample tessiture lui permet des aigus comme des graves tenus, stables mais aussi affectivement chargés tout en restant très harmonieux. Son imploration dans le Liber scriptus se fait littéralement envoûtante, irrésistible. Sûre de son talent, la jeune géorgienne, sobre, neutre, presque roide lorsqu'elle chante avec les autres artistes, se montre étonnamment enjôleuse dans ses parties solos.  La soprano Krassimira Stoyanova, que notre confrère Frédéric Norac avait remarquée dans le Faust de 2015 à l'opéra Bastille, paraît un plus fragile dans son expression vocale mais cela lui confère, davantage encore, cette inestimable densité humaine : son intonation très incarnée, très lyrique — comment là encore ne pas penser à une déchirante scène d'adieu dans une pièce verdienne ? — sur le Tremens factus du Libera me de même que son ultime suraigu sur le requiem aeternam, nous subjuguent littéralement. Tout comme sa tessiture qui plonge dans des graves abyssaux, d'outre-tombe, et qui nous émeuvent au plus haut point. Malgré une entrée un peu forcée — mais n'est-ce pas la difficulté de chanter en premier et à froid ?  — le ténor Francesco Meli confirme l'immense talent de celui que nous avions encensé dans son interprétation du Il Trovatore à l'opéra de Monte-Carlo en clôture de la saison lyrique 2017. Nonobstant des notes graves très charnues et de belle facture, la basse Riccardo Zanellato, entendue par notre confrère dans le rôle d'Oroveso d'une Norma parisienne en décembre 2015 et aussi dans une Lucia di Lammermoor au Théâtre des Champs-Élysées cette année, reste légèrement en retrait.

Parler d'applaudissements et d'acclamations serait encore en dessous de la vérité. Riccardo Muti, l'orchestre, les chœurs et les solistes sont triomphalement ovationnés pendant de très longues minutes, cédant aux rappels pressants de l'audience. Il fallait bien cela pour décharger tous les affects accumulés pendant plus d'une heure que nous aurions voulu jamais ne voir finir.

 

München, le 2 novembre 2017
Jean-Luc Vannier

 

Jean-Luc Vannier, jlv@musicologie.org, ses derniers articles : Le nozze di Figaro aux multiples tempi à la Bayerische StaatsoperLes voix de La Favorite charment l'Opéra de MarseilleLa soprano Julia Lozhevskaya, révélation de l'Académie lyrique de l'opéra de Monte-CarloDvořák, Bartók joué par E. Kissin, Janáček et Kodály pour le concert de gala des Amis de l'Orchestre Philharmonique de Monte-CarloToutes les choniques de Jean-Luc Vannier.

 

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bouquetin

Samedi 4 Novembre, 2017 0:43