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Un couronnement vacillant aux Champs-Élysées : La Reine de Chypre, de Halévy

Photographie © Gaëlle Astier-Perret / Palazzetto Bru Zane.

Paris, 7 juin 2017, par Frédéric Norac

Fromental Halévy risque de devoir rester longtemps encore l'auteur d'un opéra unique, cette fameuse Juive de 1835, d'évidence son chef-d'œuvre,  et dont le sujet (les ravages de l'intolérance religieuse) et la puissance dramatique ont conduit à quelques nouvelles productions depuis une vingtaine d'années, surtout dans les pays germaniques, après près d'un siècle d'ostracisme.

La résurrection de La Reine de Chypre, opéra de 1841 sur un livret de Vernoy de Saint-Georges à l'initiative de la Fondation Bru Zane a malheureusement achoppé sur quelques écueils qui risquent bien de renvoyer à ses limbes cette souveraine ignorée pour longtemps.

Le premier et non le moindre aura été l'absence ou plutôt l'insuffisance du premier ténor. Sébastien Droy appelé à la rescousse en dernière minute, suite à la défection de Marc Laho malade, a donné l'impression pénible de se décomposer littéralement du début de l'opéra à la fin du troisième acte, face aux exigences d'un rôle écrit pour le fameux Gilbert Duprez qui d'évidence l'ont terrifié au point de lui faire perdre toute ressource vocale. Si un peu de volume a paru lui revenir après l'entracte où il s'est un peu repris, après qu'Hervé Niquet eut plaidé sa cause (avec l'humour qu'on lui connait), c'est un filet de voix à peine plus dense et projeté qu'il nous a donné à entendre dans les scènes des deux derniers actes. Son air qui est l'épicentre du 4e acte, était coupé pour des raisons d'insuffisance, ce qui donnait la sensation d'entendre un énorme finale sans queue ni tête où le chef déchaînait un bastringue furieux de cuivres, de percussions et des chœurs mêlés.

Omniprésent dans l'œuvre, son personnage Gérard de Coucy partage plusieurs duos avec l'héroïne chantée par Véronique Gens qui d'évidence n'osait pas toujours pousser sa voix pour ne pas l'écraser, ce qui évidemment ôte considérablement de son impact à la musique. Notre tragédienne nationale incarne le personnage de Caterina Cornaro (la reine de Chypre malgré elle), avec la classe et l'engagement que l'on sait, même si le rôle, écrit pour la légendaire mezzo Rosine Stoltz, réclamerait une voix nettement plus corsée avec un vibrato plus ample. Elle reste au final la seule vraie triomphatrice de cette soirée car pour le rôle du baryton (Jean de Lusignan), Étienne Dupuis, malgré son beau timbre brillant, manque un peu de netteté dans l'articulation et de musicalité en général.

On citera encore la basse puissante pas toujours parfaitement juste de Christophoros Stamboglis dans le rôle plutôt limité d'Andrea Cornaro et Éric Huchet dans celui du traitre Mocenigo dont il possède l'étoffe vocale mais pas exactement la noirceur. Là où il faudrait un Jago (de Rossini), le ténor nous fait entendre un demi-caractère d'opéra comique, ce qui est particulièrement sensible dans sa ballade de la première partie et dans sa dernière apparition.

Une mention aussi pour le chœur de la Radio flamande d'une clarté d'articulation française exemplaire.

On retrouve dans cette partition tous les éléments caractéristiques du grand opéra à la française, scènes chorales pittoresques, chœurs dansés et finales spectaculaires opposés à des scènes intimes, notamment pour le rôle-titre, qui sont parmi les moments les plus originaux de l'œuvre. Un rien de veine patriotique s'invite dans la partition sans que l'on sache bien qui le compositeur a voulu flatter par ce biais et l'opéra s'achève bizarrement du reste par un air de l'héroïne sur un rythme de marche militaire. L'invention mélodique n'est pas ce qui caractérise le mieux le style du compositeur et, seul, le superbe duo du baryton et du ténor « Triste exilé sur la terre étrangère » à la fin du 3e acte reste vraiment dans l'oreille. Il est, du reste, repris au final comme le thème emblématique de l'accord entre les deux hommes  — l'un mourant (le roi Jean de Lusignan) et l'autre ayant renoncé au bonheur terrestre (Gérard de Coucy devenu moine).

Le grand talent de Halévy qui lui valut d'emblée l'admiration de Wagner, c'est sa capacité à intégrer des éléments éclectiques dans un continuum dramatique, entièrement basé sur l'orchestre qui est ici le moteur de l'action, évitant ainsi en permanence la sensation de l'opéra à numéros. Il est dommage du coup qu'Hervé Niquet à la tête de l'orchestre de chambre de Paris se soit cru obligé de tonitruer à qui mieux mieux dès que l'occasion lui en était donnée, voisinant souvent le pompiérisme pur et simple. Reste que le livret d'une singulière faiblesse fait douter que l'œuvre disparue des scènes depuis 1875 trouve jamais le moyen d'y revenir ce qui rend d'autant plus regrettable cette version de concert inaboutie et décidément bien frustrante.

Photographie © Gaëlle Astier-Perret / Palazzetto Bru Zane.

Frédéric Norac
7 juin 2017

Frédéric Norac : norac@musicologie.org. Ses derniers articles : Une bohème soixante-huitardeL'étoffe des héros : Ajax de Marianne PousseurDes Pêcheurs de perles inégauxSix personnages en quête de lumière : Pelléas et Mélisande de DebussyLes voix multiples de Marianne Pousseur : Ismène à l'Athénée Louis JouvetL'envol des alcyons : Alcione de Marin Marais à l'Opéra-ComiqueTrois hommes dans les ténèbres : The Lighthouse de Peter Maxwell DaviesLes amours des poètes : Cyrille Dubois aux Lundis musicaux de l'AthénéeTous les articles de Frédéric Norac.

 

 

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