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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte : la musique instrumentale de W. A. Mozart

Les sonates pour clavier de Wolfgang Amadeus Mozart

variations ; fantaisies ; œuvres diverses, pour deux pianos, pour orgue.

Dix-huit sonates en tout (hormis les sonates à quatre mains ou deux pianos que nous évoquerons à part). C'est peu aux standards de l'époque, surtout de la part d'un compositeur qui fut un très grand virtuose de piano. Mais, de la première à la dernière, ce sont des œuvres qui comptent, ne serait-ce que, parce que, échelonnées de 1774 et 1789, elles sont le fait d'un musicien en pleine possession de ses moyens.

Pour autant, elles ne sont pas estimées à leur juste valeur, et il se trouvera toujours de beaux esprits pour les juger étriquées. En fait, « elles ont le tort d'être des modèles d'écriture, d'équilibre, de clairvoyance. Elles n'ont pas fourni leur lot d'expériences, comme celles de Haydn, puis celles de Beethoven. De la forme sonate à deux thèmes principaux, du plan en trois mouvements (allegro-andante-allegro), elles se contentent presque immuablement. Un allegro bourré d'idées contrastées, au rebours du monothématisme qui tente Haydn ; un andante de plan ABA ; un nouvel allegro de sonate ou un rondo plus ou moins élaboré ; et la sonate est ficelée, avec une aisance souveraine. Cette absence de conflit avec la matière […], outre qu'elle leur confère leur transparence particulière, ainsi que cette rondeur, cet agrément sous les doigts devenus motifs à soupçon (comme si seule l'âpreté, la rugosité, voire la maladresse, étaient expressives !), leur donne une évidence qui peut tromper ; on les croit plus simples qu'elles ne sont, à tous les points de vue. »11 Pour les goûter vraiment, il faut s'abstraire des a priori, se transporter dans l'époque qui les a vues naître et leur accorder une écoute attentive, sans hésiter à leur octroyer les moments d'amicale connivence qu'elles méritent.

Sonates nos 1 à 6  (K 279 à 284)

Composées à Salzbourg et Munich en 1774 et 1775, ces six premières vraies sonates (on oublie en effet les petites sonates avec accompagnement de violon qu'il écrivit à ses débuts) ont certainement constitué une « série » dans l'esprit de Mozart, « ce qui expliquerait à la fois leur proximité, leur variété, leur rapport de tonalités. Jean-Chrétien Bach, Emanuel Bach par la médiation de Haydn, Haydn lui-même (et quelques autres) y laissent des influences, mais admirablement assimilées, fondues comme Mozart en est coutumier, dans un creuset où l'on ne reconnaît, finalement, que lui. »12

On attribue en général une valeur toute particulière à la sixième, la sonate en majeur (K 284) que Mozart écrivit à Munich pour le baron von Dürnitz. C'est en effet la plus vaste, la plus ambitieuse, la plus brillante aussi, avec un premier mouvement tonique et débordant d'enthousiasme, un Andante, « Rondeau en polonaise », superbement inventif, et surtout un impressionnant finale de forme Tema con variazioni dans lequel deux épisodes — l'angoissant minore et le très poétique adagio cantabile — se révèlent particulièrement saisissants.

Sonate no 6 K 284 en majeur (III. Tema con variazioni) par Mitsuko Uchida.

En vérité, aussi remarquable soit-elle, cette Sonate — la seule du lot qui ait été publiée du vivant du musicien — ne saurait faire oublier les moments d'exception qui font le prix des cinq précédentes, écrites par Mozart à l'automne 1774, alors qu'après son dernier voyage en Italie, il vivait sa première année de claustration à Salzbourg. On pense ici en premier, bien sûr,  à la K 280 en fa majeur, avec son adagio d'anthologie, assurément un des plus beaux mouvements lents du piano mozartien. On pense aussi à la K 281 en si♭majeur, moins pour son Andante amoroso que pour son magnifique rondo final, une page digne du Mozart de la maturité, pleine de verve et de franche bonne humeur, juste perturbée par un dramatique deuxième couplet en sol mineur. Et comment ne pas célébrer tout autant le mouvement lent qui ouvre la K 282 en mi♭majeur, ce superbe adagio crépusculaire, où la ferveur se joint à l'ingénuité, ou encore l'Andante si pénétrant et le Presto bondissant et inventif de la K 283 en sol majeur ? Tout cela sans oublier la fraîcheur de la toute première de ces sonates, la K 279 en ut majeur, et les voiles de mystère qui troublent par instants son Andante médian.

Sonate no 2 K 280 en fa majeur (II. Adagio) par Mitsuko Uchida.

 

Sonate no 3 K 281 en si♭ majeur (III. Rondo), par Vladimir Horowitz.

 

Sonate no 4 K 282 en mi♭majeur (I. Adagio) par Andras Schiff.

 

Sonate no 5 K 283 en sol majeur (III. Presto), Christoph Eschenbach.

Sonates nos 7 à 9 (K 309 à 311) 

Ces trois « parisiennes » (elles furent publiées ensemble à Paris) furent écrites entre novembre 1777 et le printemps 1778 au cours du long voyage qui, en passant par Mannheim, conduisait Mozart à Paris. Lors d'une escale à Augsbourg, il avait pu essayer les pianos de Stein qui l'avaient enthousiasmé, ce qui peut expliquer que, dans ces trois nouvelles sonates, il ait sensiblement enrichi son écriture pianistique.

La première des trois — la K 309 en ut majeur — reste pourtant d'une belle sobriété, mais elle n'en est que plus touchante. L'invention y est permanente, et la sensibilité omniprésente, jusqu'à cette fin confinant à l'étrange. D'un mouvement à l'autre, cette œuvre qui offre toutes les apparences de la légèreté est parsemée d'inflexions mélancoliques et de moments qui font parler l'émotion, comme cet Andante médian que Mozart disait avoir écrit « tout à fait d'après le caractère » de la très charmante Rosa Cannabich, fille (alors âgée de quinze ans) de l'illustre compositeur de Mannheim. À n'en pas douter, les soupirs de la douce mélodie qu'on y entend sont moins le portrait de Rosa que l'expression de l'émoi du jeune musicien.

Sonate no 7 K 309 en ut majeur (I. Allegro con spirito) par Andras Schiff

De construction similaire, mais en plus virtuose, visant davantage à l'effet, la K 311 en majeur réalise un parfait équilibre entre fantaisie et expressivité. Elle est d'autant plus précieuse qu'elle comporte un Andante con espressione d'anthologie, pour autant que l'interprète parvienne à lui donner le ton et la largeur de respiration qui lui conviennent, car « le lait de la tendresse y coule de la première à la dernière mesure. »13

Sonate no 9 K 311 en majeur (II. Andante con espressione), par Marta Deyanova

Mais, qu'on le veuille ou non, ces deux fort belles sonates sont éclipsées par la fameuse K 310 en la mineur. Plus tardive de quelques mois, mais — quoi qu'on en ait dit — certainement antérieure au décès de la mère du compositeur, « c'est l'œuvre d'un Mozart métamorphosé. [Quelles qu'en soient les raisons], la tragédie et la révolte s'engouffrent d'un coup, avec leur tumulte, leur goût de cendre, leurs lueurs d'incendie, dans le monde jusque là épargné des sonates. Jamais cette tonalité de la mineur, si peu employée par Mozart, n'a été, ne sera aussi noire… »14 Entre un Allegro maestoso farouche et survolté, où on dirait qu'il prend le public à la gorge, et un Presto fantomatique et oppressant, on a cet Andante cantabile con espressione si déroutant : son début ferait presque croire à un apaisement, mais, si la détresse y est exprimée avec retenue et dignité, l'atmosphère reste sombre, voire sinistre, comme on le verra au beau milieu du mouvement avec « ces vingt-deux mesures, que rien ne prépare, cataclysme au cœur de la sonate, dépassant en violence, en intensité, en noirceur, tout ce que l'allegro nous a déjà donné. »15

Sonate no 8 K 310 en la mineur (I. Allegro maestoso)^, par Murray Perahia

Sonates nos 10 à 13  (K 330 à 333)

On les a longtemps datées de 1778, en les situant pendant (ou peu après) le séjour de Mozart à Paris, jusqu'au jour où des analyses graphologiques ont conduit à les rattacher plutôt à 1783, auquel cas elles auraient été écrites pendant le voyage à Salzbourg que le jeune marié fit pour présenter Constance à son père.

La plus connue des quatre — la K 331 en la majeur, avec son fameux « rondo Alla turca » — présente une structure originale, en fait plus proche de la suite que de la sonate, puisqu'elle fait se succéder un air varié, un grand menuet faisant office de mouvement lent, puis la « turquerie » finale. Elle a un charme indiscutable, et sa popularité est là pour confirmer qu'elle a de réels atouts pour convaincre, mais cela reste une œuvre sans prétention majeure.

Au premier abord, la K 330 en ut majeur pourrait elle-même passer pour une aimable œuvrette de divertissement, et, si on l'abordait par son Allegretto final, on la trouverait passablement légère et court-vêtue. Mais, derrière la simplicité et le charme mélodique, les deux premiers mouvements sont riches d'une merveilleuse invention, avec, notamment dans l'Andante cantabile, des  modulations infinîment subtiles qui creusent l'émotion et vous chavirent le cœur.

Sonate no 10 K 330 en ut majeur (II. Andante cantabile), par Krystian Zimerman

Dans la K 332 en fa majeur, remarquablement équilibrée cette fois, spontanéité et expression personnelle se fondent dans une écriture totalement maîtrisée, depuis le vaste allegro initial, où le discours est magistralement conduit à travers les détours imprévus et les changements d'éclairage, jusqu'à l'étourdissant finale, en forme sonate, très richement développé. En guise d'intermède, l'adagio, petite merveille faite de presque rien (reflet, peut-être, des improvisations solitaires de Mozart), nous offre un bien beau moment de rêverie méditative.

Sonate no12 K 332 en fa majeur (I. Allegro), par Christoph Eschenbach

Avec la magnifique K 333 en si♭majeur, la maîtrise du compositeur s'affiche avec une évidence encore accrue. Le premier mouvement rappellerait, dit-on, telle ou telle des sonates opus 17 de Jean-Chrétien Bach, mais un monde les sépare : les idées sont infinîment plus riches, leur développement incomparablement plus élaboré et plus varié. Et que dire de l'andante cantabile qui suit, sinon que c'est sans doute, avec la plongée dans la désolation de sa partie médiane, le plus beau mouvement lent des sonates de Mozart ? « Peut-être est-ce, de tous, celui dont on ne voudrait jamais sortir […]. La succession des évènements est d'une telle densité, d'une telle plénitude que, comme dans certains moments de Chopin, on ne voit pas ce qu'en les quittant on gagnerait ailleurs, et pour quel plomb on échangerait cet or. »16 Puis c'est la profusion de l'allegretto grazioso, un vrai rondo de concerto, débridé et insouciant, d'une désinvolture et d'une liberté inouïes.

Sonate no 13 K 333 en si♭majeur (II. andante cantabile), Mitsuko Uchida

Sonate no 14  (K 457)

D'octobre 1784  (deux mois avant l'entrée de Mozart en franc-maçonnerie), cette sonate en ut mineur K 457, que le musicien dédia à une de ses brillantes élèves (Therese von Trattner), est une sonate isolée : les quatre dernières ne viendront que quatre à cinq ans plus tard. Mais, outre que c'est à coup sûr une des plus grandes des dix-huit, une autre raison conduit à faire une place à part à cette sonate, c'est son caractère douloureux et tragique, et son côté « beethovénien », tellement frappant qu'on a voulu en faire la « Pathétique » de Mozart ; il est vrai qu'un des épisodes de son Adagio rappelle (ou annonce) étrangement le mouvement lent de la « Pathétique » de Beethoven, et c'est d'ailleurs le moment le plus étreignant de cet adagio magnifiquement inspiré qui, dans son ensemble, apporte apaisement et calme intérieur au milieu d'une œuvre de passion et de désespoir. Car la tonalité d'ut mineur, sans doute la plus bouleversante chez Mozart, est chez lui « par excellence celle du démonisme héroïque, qui ne peut aboutir à la victoire, mais à la désagrégation psychique »17.  On n'échappe pas en effet à la force élémentaire et au dramatisme farouche de l'allegro molto initial, et encore moins aux ténébreux abîmes d'un finale hagard, troué de points d'orgue et de silences angoissés. Et on en sort d'autant plus perplexe que cette œuvre violente est le reflet d'une tragédie intime dont la nature nous est restée inconnue.

Sonate no 14 K 457 en ut mineur (III. Allegro assai) par Valery Afanassiev.

Sonates nos 15 et 16  (K 533 et 545)

Datées l'une et l'autre de 1788, ces deux sonates n'ont rien d'autre en commun. La plus universellement connue (on n'ose pas dire « populaire »…) est la K 545 en ut majeur, dite « facile », que Mozart écrivit expressément « pour les débutants », et qui en effet a été tellement donnée en pâture à ces derniers que, selon la formule de Guy Sacre, elle « leur a commandé à jamais l'horreur de la  facilité. »18 Non que cette « petite sonate » (dans laquelle on ne peut manquer de voir un retour coupable de Mozart à la galanterie) soit méprisable. Bien au contraire, dans son extrême simplicité apparente, elle incarne le classicisme à l'état pur. Et sa « facilité » est bien trompeuse, car l'écriture, notamment dans l'andante, est pleine de savantes subtilités.

Quel contraste avec sa devancière K 533 en fa majeur ! Cette sonate un peu bancale — Mozart en écrivit les deux premiers mouvements et la boucla en leur adjoignant un Rondo (K 494) composé dix-huit mois plus tôt — est en réalité « la plus moderne de toutes, un étonnant champ d'expériences contrapuntiques. On doit convier ici, entre autres, ceux qui trouvent Mozart trop sucré ; ils y découvriront une bien sévère nourriture ; roborative, certes, mais économe, et servie sans apprêts, et même sans précautions. Peu de musiques, chez Mozart, ont poussé si loin le dédain de plaire… »19

Même si la pièce rapportée qui lui sert de finale ne se maintient pas à la hauteur de l'allegro et de l'andante, cette K 533 / 494 est un incontestable chef-d'œuvre, où notre musicien ne se contente pas, loin s'en faut, de montrer qu'il avait parfaitement assimilé le langage du grand Bach.

Sonate no 15 K 533 en fa majeur, (I. allegro), Emil Gilels (enregistrement public de 1972)

Sonates nos 17 et 18 (K 570 et 576)

Toutes deux de 1789, elles ont en commun cette qualité suprême du dernier Mozart, la transparence, et, de ce fait, ne sont pas faites pour éblouir les foules. C'est particulièrement vrai de la K 570 en si♭majeur, qui pourtant, pour les mozartiens fervents, est probablement la plus pure de toutes. En grand connaisseur, Alfred Einstein y voyait « l'une des œuvres les plus divines de Mozart » et, en tant que sonate, un idéal d'équilibre. Très chantant,rayonnant de lumière, et infinîment subtil, l'allegro illustre à merveille cette dernière manière très dépouillée du compositeur. L'allegretto final  oublie  le chant pour privilégier la danse en multipliant astuces et traits d'humour. Et, entre les deux, c'est l'émotion et la rêverie solitaire d'un adagio riche en détours, un de ces moments d'élection où « Mozart vous laisse éperdu, au bord de ce secret que vous sentez jumeau du vôtre. »20

Sonate no 17 K 570 en si♭majeur (II. Adagio), par Claudio Arrau

Dans l'ultime K 576 en majeur de juillet 1789, destinée à la princesse Frederika de Prusse et parfois surnommée « La chasse », Mozart nous offre une fois encore un adagio très prenant où la méditation paisible s'accompagne de touchantes inflexions douloureuses. Mais ce qui frappe le plus dans cette œuvre splendide, c'est que, tout en restant profondément personnel, sans rien sacrifier à l'esprit de joyeux divertissement qui caractérise les deux mouvements extrêmes, le musicien y développe un art du contrepoint souverain, dans lequel son invention paraît inépuisable. Cette sonate apparaît ainsi comme un prodige de synthèse, un joyau parfait d'écriture serrée et transparente. Au moment où il l'écrit, « Mozart vient de faire un pèlerinage à Leipzig où il s'est replongé dans la musique du grand Cantor. Jamais contrepoint n'a été aussi acéré et aussi naturel : le finale est à cet égard une pure merveille. »21

Sonate no 18 K 576 en majeur (III. Allegretto), Friedrich Gulda

Notes

11  Sacre Guy, La Musique de piano, Robert Laffont, Paris 1998, p. 1981.

12.  Ibid. p. 1981.

13. Ibid. p. 1992.

14.  Ibid. p. 1993.

15.  Ibid. p. 1994.

16.  Ibid. p. 1999.

17.  Hocquard Jean-Victor, Mozart, « Solfèges », Éditions du Seuil, Paris 1961, p. 178.

18.  Sacre Guy, op. cit., p. 1979.

19.  Ibid. p. 2004.

20.  Ibid. p.2009.

21.  Hocquard Jean-Victor, dans Mozart, de l’ombre à la lumière, Jean-Claude Lattès, Paris 1993, p. 94.

 

 

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Jeudi 16 Février, 2017 18:22