bandeau textes musicologie
Actualité . Biographies . Encyclopédie . Études . Documents . Livres . Cédés . Annonces . Agenda rss
Abonnement au bulletin . Analyses musicales . Recherche + annuaire . Contacts . Soutenir
Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte : La musique instrumentale de Wolfgang Amadeus Mozart

Introduction ; musique pour clavier ; musique de chambre ; musique symphonique ; musique concertante.

Les Quatuors dédiés à Haydn de Wolfgang Amadeus Mozart
K 387, 421, 428, 458, 464, 465

Les premiers quatuors ; Quatuors dédiés à Haydn ; Ultimes quatuors.

On connaît le texte – historique entre tous – de la lettre de dédicace à Haydn que Mozart porta en tête de lédition de ces six quatuors : en les présentant comme ses fils et en les confiant avec affection au parrainage de son grand aîné, il avoue que ces quatuors ont été « le fruit dun long et pénible travail ». On sait en effet que leur composition s'est étendue sur au moins deux ans, le premier ayant été achevé le 31 décembre 1782 et le dernier le 14 janvier 1785. On sait également qu'elle lui a coûté dénormes efforts, et les partitions autographes en témoignent : on ne trouve guère dautres manuscrits du musicien comportant autant de ratures et de corrections, mais à l'arrivée, comme l'a souligné A. Einstein, il ny a plus la moindre trace d'effort ou de « sueur ».

À lorigine de cette légendaire série de quatuors, un nouveau choc : celui de la découverte en 1782 des « Quatuors russes », opus 33, de Haydn, ceux dont leur auteur disait les avoir « écrits de façon tout à fait nouvelle et spéciale », et qui — cela ne pouvait échapper à Mozart  — représentaient l'étape ultime dans la formation du style classique, marquée notamment par la continuité du traitement thématique.

Mozart vit tout de suite le parti quil pouvait tirer de cette conquète, mais les six quatuors à venir n'auraient probablement pas été les chefs-dœuvre absolus que nous connaissons s'il ny avait eu une autre circonstance décisive : la révélation, grâce à la bibliothèque du baron van Swieten, des richesses polyphoniques de l'œuvre de Bach. Car le miracle de ces œuvres brûlantes et merveilleusement inspirées tient avant tout à l'art, hautement personnel cette fois, avec lequel Mozart  a su combiner un travail thématique extrêmement poussé et l'utilisation d'un langage contrapuntique superbement assimilé. On assiste ainsi au « retour d'un art de la fugue pleinement maîtrisé qui, allié aux audaces harmoniques inouïes de Mozart, devient une langue réellement révolutionnaire dont les âpres dissonances devaient semer l'effroi pendant de longues années. »44 On comprend  ainsi que, même pour un Schönberg, ces six quatuors aient pu devenir un objet de culte.

Le K 387 en sol majeur, un des plus personnels du cycle, est aussi l'un des plus denses. « L'atmosphère de l'œuvre est plutôt gaie, mais des ombres troublantes viennent en voiler tous les mouvements et l'inimitable clair-obscur de Mozart y est élevé au rôle d'interprète d'une psychologie extrêmement subtile. La prodigieuse maîtrise polyphonique, sensible surtout dans les mouvements extrêmes, témoigne de l'influence féconde de la musique de Bach . »45 Sommet expressif de l'œuvre : son vaste et sublime Andante, d'une grande noblesse de ton, qui nous entraîne cependant dans un fulgurant voyage harmonique à travers les tonalités les plus obscures.

Mozart, Quatuor en sol majeur K 387, III. Andante cantabile, par le Julliard String Quartet

 

Mozart, Quatuor en sol majeur K 387,IV. Molto allegro.

Changement très net datmosphère avec le K 421 en mineur dont on dit que Mozart le coucha sur le papier la nuit même où Constance donnait naissance à leur premier enfant. Cette œuvre « reste dans une ombre épaisse. Est-ce la question presque terrifiée sur le mystère de la vie qui plonge le premier Allegro dans le marasme, ou l'Andante dans la plus intense des interrogations ? La sérénité est à peine entrevue dans le trio du sévère et très anguleux menuet, dans les lancinantes variations du finale, inhabituel par son rythme à l'allure de sicilienne. Souvent d'une poésie indicible (Andante), l'œuvre se distingue de tous les autres quatuors du compositeur par son caractère exceptionnellement sombre, où la lumière, l'apaisement sont intériorisés dans une solitude totale. »46 Détail souvent noté : le finale est une sorte d'hommage à Haydn puisque son thème est repris, à peine modifié, au finale (également varié) de l'opus 33 no 5 de ce dernier, mais le climat des deux morceaux ne saurait être plus différent, car Mozart conclut son quatuor dans le pessimisme et le désespoir.

Mozart, Quatuor en mineur K 421, I. Allegro moderato, par l'Alban Berg Quartet.

 

Mozart, Quatuor en mineur K 421, II. Andante, par le Takacs Quartet.

Le K 428 en mi♭majeur renoue avec un certain optimisme, du moins dans son finale aux thèmes vigoureux qui renvoie à l'esprit de Haydn par son ton franchement positif. Ce quatuor, « le plus concis, le plus secret sans doute, et le plus abstrait des six […], na pas toujours été apprécié comme il le mérite. La méditation austère et l'optimisme jaillissant s'y côtoient intimement, et cette œuvre demeure l'une des plus révélatrices du tempérament mercuriel de Mozart. Une psychologie mobile et hypersensible explique le clair-obscur chatoyant d'un langage harmonique qui va jusqu'à citer Tristan dans lextraordinaire Andante con moto. »47 Baignant dans une mystérieuse et envoûtante atmosphère nocturne, nourri dharmonies aussi subtiles que changeantes, cet Andante est, pour le même H. Halbreich, « l'une des conceptions les plus audacieuses et prophétiques de l'art mozartien. »

Mozart, Quatuor en mi♭majeur K 428, II. Andante con moto.

Pour certains, et malgré sa belle notoriété, le K 458 en si♭majeur « La Chasse » serait le plus faible de la série. Certes, le ton est cette fois à la détente, le climat nettement plus serein, et cela simposait peut-être aux yeux de Mozart après les tensions multiples des trois premiers. « Voici donc apparemment le plus léger, le moins profond de ces six quatuors, et également celui qui se rapproche le plus de Haydn par le style. […] Il serait [cependant] erroné de n'y voir qu'un divertissement et, surtout, de s'arrêter au sobriquet, tout anecdotique, de quatuor « de la chasse », dû à l'allure du thème initial. En réalité, [ce quatuor] ne le cède nullement à ses frères pour ce qui est de la beauté expressive, de la richesse d'invention et de la perfection décriture. »48 Surtout, le taxer globalement de légèreté serait oublier les deux mouvements médians qui forment le centre de gravité de l'œuvre, et en particulier la bouleversante méditation de l'Adagio, un morceau d'anthologie qui, « tourné tout entier vers le romantisme, annonçant nettement Schubert, […] révèle lui aussi le tréfonds de l'âme mozartienne. »49

Mozart, Quatuor en si♭majeur K 458, III. Adagio, par le Takacs Quartet.

Avant-dernier de ces six quatuors, le K 464 en la majeur ne risque pas, lui, d'être accusé de légèreté. Un indice qui ne trompe pas : c'était le préféré de Beethoven qui alla jusqu'à en copier le finale de sa main, et en fera son modèle, mouvement par mouvement, pour son propre quatuor en la majeur opus 18, no 5. Cest celui où Mozart est allé le plus loin, sur la voie nouvelle tracée par Haydn, dans l'approfondissement du travail thématique, sans cependant renier le moins du monde sa personnalité. « Sans doute s'agit-il du quatuor le plus finement ouvragé sorti de la plume de Mozart, du plus intensément personnel, de celui dont aucune mesure ne pourrait être attribuée à Haydn. À l'exception du menuet, placé en deuxième position, les mouvements témoignent d'une concentration et d'une densité polyphonique croissante, et l'œuvre culmine dans l'extraordinaire finale si justement distingué par Beethoven. »50 En vérité, avec sa profonde unité thématique, tout ce quatuor est un immense chef-dœuvre de musique de chambre intime, riche de subtilités de toutes sortes et marqué par cette instabilité émotionnelle si caractéristique du musicien. Il reste que, par sa complexité, par son climat indéfinissable, souvent lointain et presque austère, il réclame une écoute particulièrement active. Peut-être faut-il à cet égard se rappeler que, quelques semaines seulement avant de l'achever, le musicien venait d'adhérer à la franc-maçonnerie, ce qui expliquerait certains traits originaux de l'œuvre, comme la présentation des thèmes sous forme de demandes et réponses, ou la présence dans le finale d'un choral qui n'est pas loin d'évoquer un cérémonial maçonnique.

Mozart, Quatuor en la majeur K 464, IV. Samedi 20 Mai, 2017 3:13 Allegro, par le Quatuor Mosaïques.

On sait à quel point, avec ses audaces harmoniques insensées, lintroduction Adagio du K 465 en ut majeur « Les Dissonances » plongea les contemporains dans la stupeur. Certains musiciens bien intentionnés furent tentés de corriger les anomalies dont elle souffrait et, bien que lui-même assez effaré, Haydn défendit Mozart en disant : « Il doit avoir ses raisons ». Pourtant, une fois encaissé le choc de cette brève introduction, ce quatuor simpose avec plus dévidence que le précédent. « Si le quatuor en la majeur, comme nimbé d'un souffle crépusculaire bleuté, apparaissait comme une œuvre secrète, voilée, toute tournée vers l'intérieur, ne révélant toutes ses richesses qu'au connaisseur attentif, le quatuor en ut majeur, au contraire, offre de vivants contrastes et ses évocations d'états d'âme changeants se tournent d'avantage vers le monde. »51 De plus, tout en alternant subtilement les moments de tension et de détente, l'œuvre – au niveau de la pensée – obéit à une trajectoire assez limpide qui conduit des ténèbres oppressantes de l'Adagio initial à l'allégresse presque triomphante du finale. Entre temps, on s'en doute, Mozart nous aura fait vivre des moments d'un lyrisme intense (Andante cantabile, trio du menuet) et d'une densité d'écriture éblouissante, concluant ce cycle sur un nouveau sommet.

Mozart, Quatuor en ut majeur K 465, I. Adagio-Allegro, par Alban Berg Quartet.

 

Mozart, Quatuor en ut majeur K 465, II. Andante cantabile, par le Quatuor Mosaïques.

Notes

44. Halbreich Harry, dans François-René Tranchefort (dir.), Guide de la Musique de chambre, Fayard, Paris 1998, p. 633.

45. Ibid., p. 636.

46. Szersnovicz Patrick, dans « Le Monde de la musique » (222), juin 1998.

47 Halbreich Harry, op. cit., p. 639..

48. Ibid., p. 638.

49. Ibid., p. 638.

50. Ibid., p. 640-641.

51. Ibid., p. 641-642.

 

musicologie.org
56 rue de la Fédération
F - 93100 Montreuil
06 06 61 73 41

ISSN  2269-9910

▉ Contacts
▉ À propos
▉ Statistiques
▉ S'abonner au bulletin
▉ Collaborations éditoriales
▉ Cours de musique
▉ Téléchargements
▉ Soutenir musicologie.org
▉ Colloques & conférences
▉ Universités en France
▉ Analyses musicales

▉ Articles et documents
▉ Bibliothèque
▉ Presse internationale
▉ Agenda
▉ Analyses musicales

Recherche dans musicologie.org

 

© musicologie.org 2017

bouquetin

Samedi 20 Mai, 2017 3:13