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Rosario Guerra, superbe Nijinski du chorégraphe Marco Goecke au Monaco Dance Forum

Nijinski, Marco Goecke. Photographie © Regina Brocke.

Monte-Carlo, 15 décembre 2017, par Jean-Luc Vannier ——

« Il faut que je crache cette pièce » lui dit-il un jour. « Il », c'est le chorégraphe Marco Goecke, un familier du public monégasque auquel il avait notamment offert en 2014 sa création Sigh et que le Monaco Dance Forum avait — vision prophétique — honoré en 2006 du Prix « Nijinski » du chorégraphe émergent. « Lui », c'est Éric Gauthier, Directeur artistique de la GauthierDance//Dance Company Theaterhaus Stuttgart. Après douze années passées aux Ballets de Stuttgart et à l'approche de la trentaine, ce jeune Montréalais accepte l'offre du Theaterhaus de créer sa propre compagnie. « Avec 6 danseurs » expliquait-il jeudi 14 décembre sur la scène de l'opéra de Monte-Carlo où allait se dérouler cette époustouflante performance créée le 17 juin 2016 à Stuttgart et montrée pour la première fois en France et en Principauté : une biographie chorégraphiée par Marco Goecke avec les – désormais – 16 danseurs de la compagnie d'Eric Gauthier sur le premier des plus célèbres danseurs contemporains Vaslav Nijinski. Une soirée spécialement dédiée à la mémoire de Glenn Tuggle, Maître de ballet à la Compagnie Les Ballets de Monte-Carlo depuis 2005 et récemment disparu.

Nijinski, Marco Goecke. Photographie © Regina Brocke.

Sur une superbe interprétation en fond musical du Concerto pour piano no 1 en mi mineur op. 11 puis du Concerto no 2 en fa mineur op. 2 de Frédéric Chopin, enrichie des jeux de lumière d'Udo Haberland, la dramaturgie d'Esther Dreesen-Schaback nous déroule en trois parties cette étude de la vie de Nijinski : l'environnement « bouillonnant » de la danse en Russie au moment de sa naissance en 1889 et ce, autour du personnage de Diaghilev puis, dans un second tableau, la relation fusionnelle du danseur avec sa mère, son entrée à l'Académie de la Danse de Saint-Pétersbourg ainsi que la découverte de sa sexualité. Et enfin, outre son mariage avec Romola de Pulszky, les trois grands rôles dansés de Nijinski : L'Après-midi d'un faune, Petrouchka et Le Spectre de la rose avant nous faire revivre son effondrement par la schizophrénie à l'âge de 30 ans.

Saluons l'extraordinaire prestation de Rosario Guerra dans le rôle-titre : originaire de Naples, cet ancien élève de l'École des Ballets de Toscane à Florence déploie dans l'exécution de ses mouvements une palette d'émotions d'une rare densité expressive. Immédiatement convaincant, ce lauréat primé en 2011 « meilleur danseur hors Italie » par le magazine Danza&Danza parvient à nous faire partager toute la fragilité de Nijinski malgré son immense créativité chorégraphique. Malgré ou plutôt « en raison de », tant il appert, dans cette étude de Marco Goecke, que l'initiateur de cette révolution de la danse et futur amant de Diaghilev, trouvait son salut provisoire dans la projection au dehors de son délitement interne. Magnifique travail du danseur et de toute l'équipe.

Nijinski, Marco Goecke. Photographie © Regina Brocke.

Malgré la spécificité du sujet traité dans cette proposition, nous retrouvons complètement la « marque de fabrique » Goecke  telle que nous l'avions déjà remarquée dans Sigh : souffle heurté étayant le rythme, expirations et inspirations suffoquées marquant des tempi soutenus, exaltés, de la gestuelle. Une signature qui convient parfaitement thème choisi : en témoignent les stupeurs catatoniques de Nijinski sous la forme de rigidité ou de contorsion musculaires que le chorégraphe sait si habilement suggérer dans les mouvements de la période adolescente en seconde partie et qui s'accentuent dans le finale mais également les soudains accès de folie accompagnés de terrifiants hurlements. Les gestes frénétiquement saccadés, les amples rotations aériennes des bras, déjà repérés dans ses compositions antérieures, ajoutent au sentiment d'abandon et d'isolement d'un être, dira de lui un ami, « forcé de vivre ici-bas mais dont l'âme s'est envolée dans des régions tellement lointaines qu'il est peut-être incapable de la retrouver ». Nous ne sommes plus très loin de Letter to a man qui nous avait placé en juillet 2016 dans la tête de Nijinski.

Nous remarquerons aussi l'audacieux équilibre entre tradition et « révolution » obtenu par Marco Goecke dans l'interprétation de L'Après-midi d'un faune consacrant les attitudes, nouvelles pour 1912, d'une chorégraphie inspirée, comme le relatait un jour Eric Vu-An dansant lui-même ce rôle aux Ballets Nice Méditerranée en février 2010, par « l'aspect frontal des frises antiques imposant de tenir la tête de profil et le corps de face, de se déplacer de manière latérale et rectiligne, les genoux pliés en attaquant le sol du talon à l'inverse de la danse classique qui réclame la pointe ». Seules les mains adoptent cette règle mais le fait que celles-ci visent à sexuellement subvertir le partenaire dans cette chorégraphie n'est pas totalement étranger à la version d'origine qui se terminait par un orgasme du faune.

Rosario Guerra, Nijinski. Photographie © Regina Brocke.

Seule différence notée en comparaison de Sigh : le rapport à la musique. La désynchronisation volontaire entre musique et mouvements dans le travail de 2014 laisse la place à une articulation des plus étroites, une lecture des plus serrées entre les phrases du Concerto et les évolutions chorégraphiques. Certains passages procurent — pour en accentuer l'impression de folie — le sentiment que chaque geste est minutieusement ponctué par la cadence avec laquelle intervient la frappe des touches sur le piano. Une minutie d'ensemble particulièrement impressionnante qui révèle sans aucun doute des heures considérables de répétition. Efforts récompensés encore hier soir par de multiples ovations lesquelles auront été nécessaires à Rosario Guerra pour oublier, après 80 minutes passionnées et passionnantes, un personnage si complètement et si brillamment incarné.

Interprètes : Garazi Perez Oloriz, Anna Süheyla Harms, Rosario Guerra, Anneleen Dedroog, Sandra Bourdais, Maurus Gauthier, Barbara Melo Freire, Luke Prunty, Alessio Marchini, David Rodriguez, Alessandra La Bella, Nora Brown, Francesca Ciaffoni, Jonathan dos Santos, Reginald Lefebvre, Theophilus Vesely.

Monte-Carlo, le 15 décembre 2017
Jean-Luc Vannier

 

Jean-Luc Vannier, jlv@musicologie.org, ses derniers articles : Légitimes ovations pour I Puritani à l'opéra de Monte-CarloUne somptueuse Adriana Lecouvreur pour la fête nationale monégasqueZiad Nehme : ténor libanais et iconoclaste passionné du chant lyriqueL'Ombre de Venceslao, lumière vive et insolite à l'opéra de MarseilleUne Messa da Requiem d'exception par Riccardo Muti et le Symphonieorchester des Bayerischen RundfunksToutes les choniques de Jean-Luc Vannier.

 

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Samedi 16 Décembre, 2017 17:14