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Le rire en musique en 15 études

Le rire en musique

Joubert Muriel et Le Touzé Denis (direction), Le rire en musique. « mélotonia»n Presses universitaires de Lyon, Lyon 2017 [328 p. ; ISBN 978-2-7297-0918-1 ; 20 €]

8 décembre 2017, par Jean-Marc Warszawski ——

Ce livre rassemble une quinzaine de communications sur le rire en musique, plutôt l’éclat de rire, ce qu’on nomme un figuralisme, cher au madrigal. C’est donc une question technique de composition musicale, comment figurer le rire, mais aussi évidemment d’esthétique : pourquoi placer le rire dans une partition, comment celui-ci peut être perçu et surtout, qui rit : la musique, le personnage du Lied, de l’opéra ou l’auditeur, car rire soi-même, voir les autres rire, provoquer le rire sans rire, sont des choses différentes. Bien entendu, on peut étendre la problématique à ce qu’est le rire du point de vue physiologique, psychologique, et philosophique.

Ce livre remplit sa mission, avec en plus une diversité des genres musicaux abordés encore assez rare dans le milieu universitaire : jazz, blues, chanson, rap, etc.

Le texte d’Antony Girard, placé en fin d’ouvrage par le jeu des regroupements thématiques des articles, cerne parfaitement le sujet technique et esthétique, il aurait pu servir d’introduction. Il aborde la nature du rire, qui est rarement l’expression de la joie (sarcasme, mépris, moquerie, colère… il n’y a pas de bon théâtre qui ne soit ambigu), la stylistique quand il faut choisir entre rendu réaliste ou pas, rire individuel ou collectif, mais aussi le rire du compositeur en commentaire, le style burlesque, le tout exemplarisé par des études de cas puisés dans le répertoire.

Les autres communications peuvent être abordées comme des approfondissements particuliers, comme le rire scandaleux dans Platée de Jean-Philippe Rameau (Pierre Saby), ou avec les « nègres » évoqués dans quelques pièces de Claude Debussy, qui invitent à réfléchir à qui se moque de qui en se demandant si ce n’est pas celui qu’on pense moqueur qui est moqué (Benjamin Lassauzet), la belle assise conceptuelle de Giordano Ferrari qui aborde le sujet entre les œuvres de Luciano Berio (on pense de suite à Cathy Barberian) et Bruno Maderna, bien sûr le rire (l’absurde) est la matière même d’œuvres scéniques de György Ligeti (Joseph Delaplace), on pense aux extraordinaires interprétions du Grand macabre, par et sous la direction de Barbara Hannigan. Céline Chabot-Canet veut embrasser un très grand éventail de l’emploi du rire dans la chanson, son domaine incontesté, y compris par les paroles ou les propos tenus au public depuis la scène, une ambition qui a peut-être du mal à être contenue dans un court article, d’autant que son goût pour la conceptualisation demanderait plus d’espace et d’éclaircissements, pour ne pas aboutir à des formules un peu pressées, dont on se demande si elles ne sont pas un habillage superficiel dont le sens ne serait que de paraître. Pour ce domaine, il est un peu dommage qu’on n’ait pas consacré à la chanson humoristique, voire aux commis troupiers, la chanson montmartroise, etc.

Le rire dans le jazz et le blues est appréhendé comme une part de la fête que sont les performances et les échanges improvisés (Thomas Horeau), et le rire dans les prestations du groupe NTM (pour information, qui se reforme après 20 ans) est un éclairage bienvenu (Bettina Ghio), pour un genre qu’on présente encore trop souvent comme seulement agressif et primaire, alors qu’il y a une bonne dose de moquerie jouissive, de dérision et d’auto dérision. Quant au rire invisible de Denis Dufour, il s’agit surtout de parler de Bildnis einer Frau im Spiegel de Dieter Kaufmann, une œuvre acousmatique, où le sujet est en fait assez invisible.

Il manque peut-être à cet ouvrage, comme il manque à tous les ouvrages de ce type, issus d’une université en délitement mettant en concurrence plutôt qu’en collaboration, cloisonnant chacun dans des créneaux étroits, une pensée unifiante, une volonté universalisante et systématisante. Une conceptualisation ne peut se faire dans le cadre strict d’une spécialité réduite à un pré carré. Même si on cite abondamment Bergson (sur le rire), et malheureusement plus en manière décorative qu'avec la volonté d'en découdre à coups de pensée critique.

Les deux communications philosophantes, ne remplissent pas plus cette mission.

Denys Acker est d’une superficialité étonnante. Pour lui la musique, en relation avec l’harmonie des sphères, ne serait que spirituelle, mettant ce concept au compte de la physique moderne alors qu’il a été élaboré par les penseurs de la Grèce ancienne. Cette spiritualité bannirait le rire (qu’il confond avec la joie), évacuant ainsi de l’histoire de la musique ou en les marginalisant, l’opera buffa ou l’opérette, pour ne citer que ces genres, sans parler des œuvres de Chostakovitch.

Pierre Albert Castenet, quant à lui, dissout son sujet dans une espèce de logocentrisme poético-universitaire cherchant à nourrir un exercice rhétorique plus qu’à éclairer les faits et les exemples rassemblés, qui ne sont que des témoins appelés à prouver l’autorité d’un propos qui ne raconte rien. Pourquoi ne pas avoir abordé la question du figuralisme, celle de l’imitation en musique, qui a mobilisé les neurones musicographiques du xviiie siècle, ou plus tard, la question de savoir si la musique peut exprimer autre chose qu’elle-même. Car s’il est possible en musique de reproduire la sonorité d’un rire, ce n’est pas là le rire lui-même, il y faut un contexte. C’est ce contexte qui produit le rire. Paradoxalement, en musique, le rire ne produirait-il pas le contexte ?

 

Jean-Marc Warszawski
8 décembre 2017

 

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