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Les Solistes à Bagatelle 2016

18 septembre 2016, par Strapontin au Paradis ––

La 17e édition du festival « Les Solistes à Bagatelle » — l'une des rares séries de concerts de piano consacrés à la fois aux jeunes interprètes et à des œuvres de compositeurs (souvent) vivants — s'est déroulée du 3 au 18 septembre. La formule est simple et inchangée depuis la création du festival : chaque pianiste doit inclure dans son programme une ou plusieurs œuvres « contemporaines », parfois une commande de l'association Arts Mobilis, organisatrice de la manifestation. Les jeunes musiciens se produisant en « concert-tremplin » de 16 heures sont si talentueux qu'il arrive parfois qu'ils sont aussi brillants que leurs aînés qui jouent à 18 heures, voire plus impressionnants.

Tanguy de Williencourt

Tanguy de Williencourt. Photographie © Jean-Baptiste Milllot.

Le 4 septembre, Tanguy de Williencourt donne un récital « consistant » composé des bagatelles opus 126 de Beethoven, Les Lumières du manège de Jean-Frédéric Neuburger et la sonate en si mineur de Liszt. Une caractérisation saisissante pour chacune des bagatelles donne d'emblée un aperçu de la musicalité riche et naturelle du jeune pianiste. Bien que purement pianistiques, ces petites pièces montrent sous ses doigts une multitude de couleurs, évoquant différents instruments. Son talent de coloriste se révèle avec plus de clarté dans Les Lumières du manège que Jean-Frédéric Neuberger a composées pour le Concours Long-Thibaud-Crespin de 2015. À travers les coloris chatoyants de la musique française du 20e siècle, comme celle de Debussy et de Poulenc, mais aussi par de nombreux glissandos et arpèges, notre jeune pianiste raconte des scènes inspirées par un livre de Jorge Amado, Capitaes de Areia (Les Capitaines des Sables), ou bien, relate un tableau ou un court-métrage, que chaque auditeur interprètera à sa manière. Enfin, il développe davantage son talent de conteur dans la majestueuse sonate de Liszt, véritable poème symphonique au clavier et sorte de roman-fleuve où chaque épisode musical est une histoire. Il entre complètement dans l'œuvre par une magnifique force de concentration, invitant les auditeurs à vivre avec lui sa propre expérience musicale. Nous sommes entrainés par la même intensité musicale dans le bis, La mort d'Isolde de Wagner/Liszt.

Philippe Bianconi

Philippe Bianconi. Photographie @ D. R.

Dans la soirée, Philippe Bianconi nous offre un beau récital avec Schumann, Louvier et Ravel. Le Carnaval est passionné et rêveur, pathétique et humoristique, dans un ton général de joie et d'exaltation. Il prend parfois un tempo posé, probablement pour mieux goûter chaque note. La dormeuse et les oiseaux de nuit d'Alain Louvier (1995), constitués de quatre pièces courtes (« Nachtvogel 1 », « Die Schläferin », « Traüme », « Nachtvogel 2 »), tels des fragments d'un conte dans une atmosphère brumeuse. Le compositeur, présent au concert, explique brièvement son idée sur l'utilisation de la troisième pédale permettant de garder des sons choisis, et sur un accord précis (inspiré par les voyelles du nom de la dédicataire), mais l'acoustique de l'orangerie de Bagatelle est hélas trop généreuse pour apprécier son effet subtil. Le choix des extraits des Miroirs de Ravel, Oiseaux tristes (comme dans un prolongement des pièces de Louvier), Une barque sur l'océan et Alborada del gracioso, est tout en belle harmonie avec le goût et le tempérament du pianiste : interprétation soignée jusqu'au moindre détail, beaux coloris et élégance. Seulement, à la fin du Carnaval, une alarme assourdissante retentit au beau milieu de ces musiques délicates ; Bianconi doit s'interrompre et la salle être évacuée. Mais cela crée un sentiment de solidarité entre les auditeurs et le musicien, et après deux beaux bis (La danse de Puck de Debussy — Bianconi est décidément un très, très grand interprète de Debussy — et la dernière pièce de Davidsbündlertänze), les mélomanes félicitent l'artiste par des applaudissements plus que nourris, qui ne semblent plus s'arrêter.

Une semaine après, le 11 septembre, c'est au tour de Jean-Paul Gasparian et de David Kadouch de séduire l'auditoire.

Jean-Paul Gasparian

Jean-Paul Gasparian. Photographie © D. R.

Ce musicien de 21 ans surprend à chaque fois, par la progression fulgurante qu'il accomplit. En effet, ce jour, lui qui était déjà mature (lire notre chronique lors du Concours Long-Thibaud-Crespin de 2015) apparaît encore davantage grandi, gagnant en maturité, en coloris et en expression, bref, en profondeur. Dans la sonate « Waldstein » de Beethoven, par son ampleur et son sens de mélodie, le pianiste revêt le deuxième mouvement d'une dimension symphonique, disons, presque mahlérienne. Pour le finale, outre cet aspect symphonique, il révèle son génie dans le maintien du tempo, à la fois constant et toujours en mouvement. Sa profondeur musicale est encore renforcée dans la première sonate de Pierre Boulez (1946) : un dynamisme indéniable dans l'intensité, la nuance et le rythme, mais il joue également avec un lyrisme quasi romantique, comme pour nous faire comprendre que Boulez est bel est bien un continuateur de l'histoire, sans rupture (quoique…) par rapport au post romantisme, par exemple… À la fin du programme, les Études symphoniques de Schumann, la profondeur, une fois de plus, dans la construction musicale de Gasparian est nettement perceptible. À mesure que la musique avance, il fait ressortir admirablement le caractère grave et théâtral de la partition. Ainsi, il évoque un aspect plus ou moins angoissant du romantisme allemand dans les études I et II puis XI, d'extraordinaires tensions dans les études IV, V et VI, la théâtralité de la musique baroque française dans l'étude VIII avec ses notes pointées et ses ornements… En bis, le prélude « la goutte d'eau » de Chopin, une Étude-Tableau de Rachmaninov, et un extrait de la sonate de Bartók, tous interprétés avec une pertinence étonnante et convaincante, la vigueur du jeu parfaitement adapté à chaque style.

David Kadouch

David kadouch. Photographie © D. R.

David Kadouch excelle toujours dans les détails et la précision, portant une attention extrêmement soignée sur chaque note. Le programme original qu'il propose ce jour-là est construit avec grande finesse, par une alternance de musique de notre temps et de la musique romantique : dans l'ordre, Wasserklavier de Berio, Variations sur un thème de Bach de Liszt, Étude no 2 « Meditation » de George Benjamin, Trois Sonnets de Pétrarque de Liszt, Tune no 5 de Philippe Boesmans, et enfin, sonate no 3 « concert sans orchestre » de Schumann. Il a une sonorité délicate et précieuse, complètement différente de celle, extrêmement dynamique, de Gasparian ; toutefois, la plupart des auditeurs qui ont assisté au récital précédent, éblouis par un volume et vivacité du jeune pianiste, ne semble pas avoir perçu l'immense valeur de Kadouch, ce qui est infiniment regrettable. Écoutez comment il sait fondre Wasserklavier de Berio (certes, la pièce est écrite dans un style romantique pour le compositeur) et les Variations de Liszt ; comment il nous fait découvrir la superbe Méditation de George Benjamin et le cinquième Tune de Boesmans, sans tomber, à aucun moment, dans le statisme. Et nous apprécions le choix de la troisième sonate de Schumann, que l'on n'entend finalement pas souvent, et son jeu toujours précis et propre. Une valse de Chopin qu'il donne en bis confirme la clarté raffinée de son interprétation.

Stapontin au Paradis
18 septembre 2016

 

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bouquetin

Lundi 19 Septembre, 2016 1:48