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Jeune duo français et « vétéran » américain au Festival Piano aux Jacobins de Toulouse

Le piano aux Jacobins. Photographie © JC Meauxsoone.

7 octobre 2016, par Strapontin au Paradis ——

La 37e édition du prestigieux Festival Piano aux Jacobins s'est déroulée du 6 au 28 septembre à Toulouse. Cette année encore, les mélomanes pouvaient y trouver des musiciens confirmés comme Christian Zacharias, Nelson Goerner, Philippe Bianconi ou Boris Berezovsky aux côtés de jeunes pianistes émergeant, tels que Lucas Debargue (4e prix et Prix spécial de la critique musicale de Moscou lors du Concours Tchaïkovski de 2015), Vadym Kholodenko (1er prix au Concours international Van Cliburn en 2014), Emmanuelle Swiercz (lauréate de la Fondation Cziffra, aux concours internationaux Ricardo Viñes et Maria Canals)… Dans ce cortège de musiciens venus de tout horizon, nous avons écouté le jeune duo français à quatre mains Guillaume Bellom et Ismaël Margain, lundi 19 et le lendemain mardi 20, l'Américain Jeremy Denk.

Guillaume Bellom et Ismaël Margain Ismaël Margain et Guillaume Bellom. Photographie © Stéphane Delavoye.

19 septembre, Auditorium Saint-Pierre des Cuisines

Nés tous les deux en 1992, Guillaume Bellom et Ismaël Margain forment un duo depuis quelques années et ont déjà publié deux disques. Premier prix du Concours international de piano d'Épinal en 2015, Guillaume Bellom est également violoniste (il a été reçu à l'unanimité au concours d'entrée en violon du Conservatoire national supérieur de Paris), d'où certainement son chanté naturel. Ismaël Margain, un musicien complet (études de pianos, flûte, saxophone, jazz, écriture…) à l'aise dans la classique et dans le jazz, a été révélé au grand public en 2012 lorsqu'il a obtenu le troisième Grand Prix au Concours Marguerite Long.

Leur programme, entièrement français, comprend notamment Orientale de Fernand de la Tombelle (1854-1928). Le motif initial, vaguement oriental, se transforme vite en un caractère romantique « de salon », où règne un charme mélodique « facile ». Il s'agit cependant d'un excellent exemple qui évoque l'air du temps et le contexte musical de l'époque : généralisation de la pratique pianistique dans le cadre du foyer familial bourgeois.

À plusieurs reprises, Ismaël Margain prend le micro pour expliquer brièvement, parfois avec humour, ce qu'ils vont interpréter ou ce qu'ils venaient de jouer. Ainsi, le public apprend que Le rouet d'Omphale, composé en 1869, est le premier poème symphonique français, et que les Jeux d'enfants et Ma mère l'Oye sont des œuvres originales pour piano à quatre mains et non la transcription pianistique de la version orchestrale. À la fin, c'est au tour de Guillaume Bellom d'annoncer les bis : 4e et 5e pièces des Images d'Orient de Robert Schumann.

Les deux jeunes hommes ont un jeu décontracté. Ils interprètent le programme très simplement, leur virtuosité est discrète, sans aucun geste théâtral. Pourtant, on peut relever des détails techniques ardus propres à ce genre de pièces, comme le croisement des deux, trois, quatre mains par exemple, qu'ils réalisent avec brio, et un bel équilibre entre les deux parties. Mais c'est leur manière naturelle d'être et d'interpréter qui plaît le plus à l'auditoire, d'autant que la prise de parole crée immédiatement une atmosphère amicale dans cette salle, appartenant aujourd'hui au Conservatoire à rayonnement régional de Toulouse — une ancienne église dont les fondations remontent à l'Antiquité — à une acoustique idéale pour la musique de chambre.

Jeremy Denk. Photographie © Michael Wilson.

20 septembre, Cloître des Jacobins

Jeremy Denk demeure presque inconnu en France, pourtant, c'est un pianiste de très gros calibre, extrêmement apprécié aux États-Unis, aussi bien en solo qu'en concerto. Le programme qu'il a proposé à Toulouse, une sorte de panorama de la musique occidentale du Moyen-Âge à nos jours, en dit long sur sa personnalité musicale.

Pour aborder au piano de la musique essentiellement vocale composée 500 ans auparavant, il a fait appel à son intuition ; il s'est fié à sa sensibilité pour jouer simplement ce qu'il ressent de ces musiques, nous a-t-il confié après le récital. En effet, son jeu est incroyablement fluide aussi bien dans chaque pièce et dans l'ensemble, comme si les morceaux choisis constituaient un gigantesque fleuve dont le courant est tantôt tranquille, tantôt accidenté. Son investissement est remarquable : physiquement, son corps ne faisant qu'un avec le piano, et mentalement, il est totalement dans chaque musique, quels que soient le style et l'époque de la pièce.

Malgré la grande variété des pièces interprétées, leurs enchaînements s'avèrent ingénieux et intelligents. À certains moments, c'est une tonalité proche qui fait le lien ; à d'autres enchaînements, on entend le même accord à la fin de la pièce précédente et au début de la suivante ; le caractère des deux pièces successives peut être similaire ou inattendu, mais convaincant (par exemple, entre Beethoven et Schumann, ou entre Chopin et Wagner/Liszt, ou encore entre Schönberg et Debussy). Le choix de mettre une pause après Bach est judicieux, d'une part pour la compréhension de l'évolution stylistique et d'autre part pour savoir à quel point notre habitude d'écoute est concentrée sur des périodes récentes. À la fin, il revient délicieusement à Binchois, pour boucler la boucle.

Après un tel voyage peu commun, le public tout entier est conquis, et félicite le pianiste par une ovation debout. Et après cette odyssée si extraordinaire, pas de place pour un bis. Il nous a laissés là où cela a commencé et fini, pour que chacun puisse continuer sa traversée musicale à sa façon.

Il a enchaîné :

Guillaume de Machaud, Doulz amis ; Gilles Binchois, Triste Plaisir ; Johannes Ockeghem, Kyrie (extrait de la Missa Prolationum) ; Guillaume Dufay, Franc Cuer Gentil ; Josquin Desprez, Kyrie (extrait de la Missa Pange Lingua) ; Clément Janequin, Au Joly Jeu ; William Byrd, A voluntarie (extrait de My ladye nevelle booke of virginal music) ; Carlo Gesualdo, O dolce moi tesoro ; Claudio Monteverdi, Zefiro torna e di soavi accenti, sv 251 ; Henry Purcell, Ground en ut mineur ; Domenico Scarlatti, Sonate en si bémol majeur ; Johann Sebastian Bach, Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur, BWV 903 ; Wolfgang Amadeus Mozart, Andante (extrait de la sonate en ut majeur, K545) ; Ludwig van Beethoven, Allegro molto e con brio (extrait de la sonate no 5 en ut mineur opus 10 no 1) ; Robert Schumann, In der Nacht (extrait des Fantasiestücke) ; Frédéric Chopin, Préludes no 1 en ut majeur, no 2 en la mineur, opus 28, no 1 et 2 ; Richard Wagner/Franz Liszt, Mort d'Isolde ; Johannes Brahms, Intermezzo, Adagio (extrait des Klavierstücke, opus 119) ; Arnold Schönberg, Mässige Viertel (extrait des Trois pièces opus 11) ; Claude Debussy, Reflets dans l'eau (extrait d'Image) ; Igor Stravinsky, Piano Rag Time ; Karlheinz Stockhausen, Klavierstücke I ; Philip Glass, Étude no; György Ligeti, Automne à Varsovie (extrait des Six études pour piano, livre I) ; Gilles Binchois, Triste Plaisir.

 

Strapontin au Paradis
7 octobre 2016

 

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bouquetin

Samedi 8 Octobre, 2016 0:20