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Trois jours d'Inter- contemporain à Shanghaï : Portrait Concert of SHCM Composers

 

Shanghaï, He Luting Concert Hall, Conservatoire, 24 septembre 2015, par Eusebius ——

Il est difficile pour un Occidental de mesurer la vitalité de la création musicale chinoise1. Le Festival New Music Week, de Shanghaï, en donne une image très valorisante. Pas moins de 12 concerts (dont les 3 offerts par l'Ensemble Intercontemporain), 9 créations mondiales, 5 conférences, des master-classes, et même un concours… de critique musicale, auquel Eusebius n'a pu participer, ignorant du mandarin ! Cette manifestation est d'autant mieux venue que les concerts de musique contemporaine sont encore rares2.

Jamais dans son histoire la Chine n'a été aussi ouverte au monde. Les échanges sont intenses et permanents. Nombre de compositeurs doivent ainsi au moins une part de leur formation à Paris. Juste retour des choses, c'est une sorte d'hommage que rend l'Intercontemporain à ces jeunes compositeurs à travers leur deuxième concert.

Des dizaines de créateurs chinois appartenant à la nouvelle génération, le programme n'en retient que cinq. Ils ont en commun d'être maintenant joués de par le monde, particulièrement en France, d'avoir été formés ici même, et/ou d'y enseigner. Bien que passé par ce même creuset, chacun d'eux a forgé son propre langage, et la variété des approches est extrêmement large. Nous sommes au confluent de deux cultures musicales, les racines nourricières sont ici, mais le traitement s'est enrichi des techniques occidentales les plus pertinentes. Aucune œuvre ne laisse indifférent.

Comme hier, pour le concert où Beate Furrer dirigeait ses propres œuvres, la salle est bien garnie d'un public jeune, averti et curieux.

La première œuvre, An orchid in the vacant valley, écrite par Chen Musheng en 2009, est un trio (alto, piano et percussion) dans lequel le percussionniste déclame-chante, ponctué par le piano et l'alto. La séquence suivante, de nature très différente, associe ce chant chinois à l'alto, suivie d'une autre, très animée, et confirme une invention riche, avec des effets extraordinaires. Des instants magiques, des couleurs singulières, d'une grande poésie qui retourne au silence, après quelques palpitations d'une note répétée, dans l'aigu du piano.

Cheng Musheng et les interprètes de An orchid in the vacant valley. Photographie © Eusebius.

Wen Deqing a écrit en 2009 un véritable concerto où le erhu est associé à un ensemble de chambre, intitulé The Sound Shining3. Cette œuvre devenue une sorte de classique, est jouée fréquemment hors de Chine. Le erhu est une vièle traditionnelle chinoise à deux cordes (accordées à la quinte), la mèche de l'archet passant entre elles. Le mariage de cet instrument aux cordes occidentales, pour surprenant qu'il soit, est une parfaire réussite. Les frémissements du début, enrichis des tenues des bois, vont se muer en des progressions enfiévrées toujours fluides. Des ponctuations harmoniques fortes, qui rappellent le Stravinsky néo-classique, concluent cette sorte de premier mouvement. Le lento, enchaîné par le erhu sur un bourdon de l'alto est d'une beauté rare, alors que les autres instruments entrent tour à tour. Son solo, en doubles cordes puis le recours aux pizzicati – traitement emprunté manifestement à l'occident – confirme les ressources musicales singulières de cet instrument aux graves rauques, ainsi que la virtuosité de la soliste, Lu Yiwen. Une œuvre singulière, d'une grande élégance.

Wen Deqing et les interprètes de The Sound Shining, dirigés par Beat Furrer. Photographie © Eusebius.

C'est un quintette avec clarinette que nous propose Shen Ye, intitulé Tone Poem – Dusk (2010). Des giclées violentes, tendues, illustrant un poème chinois, ouvrent cette pièce. Une plainte très bartokienne succède, d'une profonde émotion. La clarinette commande, certes, mais sans être tout à fait soliste : elle se mêle aux partenaires du quatuor, rivalisant de virtuosité. Jérôme Comte nous éblouit par sa capacité à fusionner avec chacune des cordes. Cette œuvre, de caractère universel, devrait être promise à faire partie des classiques, originale tout en s'inscrivant parfaitement dans la longue lignée ouverte par Mozart.

Shen Ye après l'exécution de Tone Poem–Dusk. Photographie © Eusebius.

Zhu Shirui a achevé récemment un superbe trio commencé en 2012. Écrit pour un flûtiste (jouant aussi le piccolo et la flûte basse), un alto et une harpe. Chacune des Trois fantaisies (titre original) requiert une flûte différente. La première, Lentissimo, vaneggiando, de couleur très orientale, incertaine, hésitante est traversée de stridences, la harpe étant traitée de façon contemporaine, pour s'achever évanescente.  L'Allegro spirituoso goguenard, polisson, fait le bonheur du piccolo, avec une harpe cultivant les dissonances et un alto obstiné. La finale, Larghissimo, cantabile, d'une couleur orientale, associe la flûte basse et ses trilles à une harpe aux accents debussystes, et au chant mystérieux de l'alto. La fin, ppp, avec les harmoniques de la flûte basse et l'alto, est proprement inouïe.  

Emmanuelle Ophèle, Odile Auboin et Frédérique Cambreling jouent Zhu  Shirui. Photographie © Eusebius.

Enfin, une création, dédiée à Bear Furrer, qui la dirige, avec  Les feuilles de l'automne, de Xu Shuya.  Organisée autour de trois quartes, (en do, en fa, et en si bémol) et de trois pitches, c'est une œuvre dense, très achevée où, partant d'un unisson, les textures s'enrichissent autour de notes-pivots, avec des interjections plurisyllabiques. Une phrase à la limite de l'audible précède un déchaînement de trilles, puis la circulation d'un son entre les instruments... La force d'attraction de ces notes-pivots et de ces intervalles, sans jamais se référer à la tonalité ou à une quelconque modalité confère une énergie rare à cette belle œuvre.

Les feuilles de l'automne, de xu Shuya, création. Photographie © Eusebius.

Périodes, de Gérard Grisey, référence fréquente pour tous ces jeunes compositeurs, couronnait ce concert. La pièce  de 1974 n'a rien perdu de sa force expressive, liée pour partie à l'irruption de l'électroacoustique dans le processus compositionnel. La respiration, le temps élastique, les scansions, les décalages, les effets relevant du bruitage4, tout est là, servi à merveille par les musiciens de l'Ensemble Intercontemporain, familiers de l'œuvre.

Wen Deqing. Photographie © D.R.

Un grand merci à Wen Deqing, fondateur et animateur du festival, dont c'est la 8e édition pour cet itinéraire riche en découvertes !

Eusebius
25 septembre 2015

1. Un forum lui avait été consacré en mai 2014 à la Cité de la Musique.

2. Une interview du fondateur du festival est consultable sur le site de l'Intercontemporain

3. Un extrait de The Sound Shining, pour erhu et ensemble de Deqing Wen est accessible sur la page citée ci-dessus.

4. Ainsi, l'archet d'Éric-Maria Couturier, frotté avec force perpendiculairement aux cordes de son violoncelle va perdre de nombreux crins…

 

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