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Résistance par les arts, avec le Quatuor Bennewitz

 

Le Quatuor Bennewitz. Photographie © DR

Opéra de Dijon, Auditorium, 20 mars 2015, par Eusebius ——

Après Der Kaiser von Atlantis, puis le quatuor Pavel Haas, c'est au quatuor Bennewitz qu'il appartient de conclure cette série de manifestations musicales centrée sur les compositeurs proscrits et assassinés par les nazis. C'est tout d'abord un concert riche en découvertes, puis un concert-lecture, où des mouvements de quatuors joués la veille viennent illustrer des correspondances, des journaux intimes et des poèmes de déportés à Terezin, lui-même suivi par une lecture radiophonique d'extraits de La guerre des salamandres, chef-d'œuvre de la littérature tchèque écrit en 1935  par Karel Capek1, comme une fable à l'humour ravageur, prémonitoire du cataclysme qui menaçait.

Le premier récital s'ouvrait par le 3e quatuor de Schulhoff, écrit à Terezin. D'une dynamique intense, il commence dans un climat qui pourrait être ravélien, n'était l'éclair de la diminution violente du premier violon. Les échanges conduisent à une danse parodique, grotesque, la puissance, la force, mais aussi un intense lyrisme caractérisent la suite. Le quatuor Bennowitz, qui atteint prochainement sa majorité puisque fondé en 1998, y fait montre d'une maturité épanouie, usant à propos de toute la riche palette de couleurs et de nuances qu'exige cette œuvre. La Fantaisie et fugue que Gideon Klein écrivit également à Terezin, requiert une technique superlative. Le sujet de la fugue, réduit à 5 notes, permet une riche polyphonie. La pureté de l'intonation, les couleurs chatoyantes nous ravissent. On ne sait qu'admirer le plus : la perfection du jeu ou celle de la musique qu'il sert à merveille… Ce sont les Cinq pièces de Schulhoff, écrites en 1923, dont la séduction est immédiate, qui s'écoutent avec le plus de facilité. À la manière d'une suite, quatre des pièces sont une danse (valse viennoise, danse tchèque, tango et tarentelle), une sérénade s'intercalant après la valse. Écrites dans l'air du temps, elles n'en sont pas moins révélatrices d'une rare qualité d'invention. Que préférer, si l'on devait choisir ? Peut-être le tango, très stylisé, qui n'en conserve que la rythmique, avec un phrasé et une élégance singuliers. La musique semble incertaine, très mittel-europa, jusqu'à ce que le pathos gagne et que la mélancolie confine au soupir désespéré.  Ou bien la tarentelle endiablée, digne d'un Rossini du XXe siècme, proche aussi du motorisme de Different trains de Steve Reich ? Extraordinaire dans tous les cas.

Un indéniable chef d'œuvre couronnait le tout : le second quatuor de Pavel Haas Dans les montagnes du singe (1925). Le premier mouvement, « Paysage », nous offre des climats différenciés. Techniquement, l'usage d'ostinati, d'unissons par paires d'instruments renforce l'unité du mouvement, tour à tour lyrique, bucolique, nostalgique, d'un spleen très slave pour s'achever dans un printemps lumineux. Le mouvement suivant, « coche, cocher et cheval », est d'un humour délicieux, avec des effets surprenants et bienvenus (glissandi et pizz, puis arco), il s'accélère pour devenir dansant et retrouver le climat initial. « La lune et moi » est une page mélancolique, très retenue, qui reprend les procédés du premier mouvement. Parfois élégiaque, rêveuse, ou bien sombre voire accablée, c'est une très belle pièce empreinte de l'âme tchèque. « Nuit sauvage »  doit épuiser toutes les techniques d'archet des instruments : agitée, frémissante, riche en trémolos, elle connaît également plusieurs épisodes et nous parcourons tout ce paysage où la richesse des expressions, et leur vérité, est tout à fait exceptionnelle, jusqu'à la frénésie finale. La densité, la pureté du propos mais aussi la force expressive permettent de situer cette œuvre au niveau des meilleurs quatuors de Bartók.

Le lendemain, après plusieurs flash-mobs méritoires (marché couvert, grande surface…), le quatuor Bennewitz prêtait son concours à la lecture de textes rédigés par les déportés du camp de Terezin. C'était l'occasion pour tous de découvrir ces témoignages forts de la barbarie humaine, mais aussi pour les privilégiés qui avaient écouté le précédent concert de retrouver et d'approfondir l'écoute de plusieurs pièces. Le quatuor Bennewitz, qui va poursuivre sa tournée en Suisse et en Autriche2, se situe parmi les meilleures formations chambristes : sa puissance expressive, son homogénéité, ses couleurs en font une référence. Ses enregistrements3 attestent leur égale réussite dans le répertoire classique et pré-romantique. Nous attendrons leur retour avec impatience.

 

                                                                                      Eusebius
22 mars 2015

1. il n'échappa à la Gestapo, à l'invasion de la Tchécoslovaquie, que par sa mort prématurée (œdème pulmonaire). On lui doit, accessoirement, l'invention du mot « robot ».

2. avant de jouer à Gstaad cet été avec Jean-Yves Thibaudet.

3. hélas, non distribués en France pour la plupart.                                    

 

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