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Le bonheur, avec Olli Mustonen et Lothar Zagrosek

 

Lothar Zagrosek. Photographie Thomas Meyer.

Opéra de Dijon, Auditorium, 7 février 2015, par Eusebius ——

La thématique tchèque, déjà illustrée par de nombreux concerts et par la production de Kátia Kabanová1 se poursuit à Dijon. L'engagement pour la musique contemporaine et du XXe siècle du SWO Baden-Baden und Freiburg est connu. Il est dirigé ce soir par Lothar Zagrosek, reconnu comme l'un des meilleurs de sa génération, un découvreur humble et passionné. S'il a dirigé les plus prestigieuses formations, fait le tour des festivals les plus renommés, enregistré de très nombreux disques, il demeure injustement peu connu du grand public. On lui est redevable, entre autres, de la révélation de nombre d'œuvres interdites par l'Allemagne hitlérienne (l'Entartete Musik), dont relèvent plusieurs programmées prochainement à Dijon2.

Endless Steps, de Ondrej Adámek3, a été créé en 2008 par Boulez au Festival de Lucerne4. La partition est impressionnante, par sa taille déjà, avant le premier son, débordant le pupitre du chef, mais ce n'est rien en comparaison de sa traduction sonore. Résolument neuve, cette pièce fascinante intègre toutes les avancées de ces dernières décennies. Fluide, avec des effets percussifs généralisés, puissante et colorée, mais aussi poétique, c'est une musique à dimension universelle, qui intègre harmonieusement les apports les plus différents (les traditions orientales, l'électroacoustique, les langages de Russolo, Jolivet, Messiaen et Boulez…) L'orchestre chuchote, parle, chante, crie, bruisse, bourdonne et explose comme si une multitude de voix s'y assemblaient. Incontestablement une œuvre d'un langage original, complexe dans son écriture, mais certainement accessible au néophyte tant sa force expressive est captivante. Surdimensionné, avec ses 6 percussionnistes et leur riche arsenal, le SWO Baden-Baden und Freiburg Orchester s'y montre superlatif, d'une virtuosité d'exception. La direction, d'une précision digne d'être comparée à celle de Boulez, y ajoute une dimension lyrique bienvenue.

Olli Mustonen. Photographie © DR.

Écrit en 1923, le 2e concerto pour piano et orchestre de chambre d'Erwin Schulhoff est une rareté. Le compositeur, redoutable pianiste virtuose, juif, homosexuel et communiste, avant de périr au camp de Wützburg, participa à l'avant-garde de l'entre-deux-guerres5. Ouvert, lui aussi, à toutes les influences de son temps, son œuvre commence à être diffusée, à juste titre. À la réflexion, les liens qui unissent ce concerto à Endless Steps sont plus forts que la chronologie le laisserait supposer. La richesse d'invention, les effets de résonance, les oppositions, l'utilisation de l'ambitus le plus large, la rythmique complexe, permettent de passer de l'une à l'autre sans rupture. Le Finlandais Olli Mustonen est un pianiste hors du commun6. Sa puissance, sa virtuosité, son toucher (ah ! ces staccatos…) ont suffi à le projeter sur la scène internationale, à juste titre. Il est ici au service d'une œuvre dont la difficulté doit éloigner la majeure partie de ses confrères, et qu'il traduit avec un engagement physique manifeste. Réduire le jeu de cette œuvre à un exercice de musculation serait caricatural, car l'héritage post-romantique y est bien présent, lyrique, fluide, subtil, avec des séquences où le violon, la clarinette, le cor anglais solo, vont créer une atmosphère chambriste. La fin, paroxystique, est absolument bouleversante. Vive la découverte ! doit penser le public en son for intérieur, qui réserve aux interprètes de longues acclamations, récompensées par un magnifique bis.

Les Cinq Légendes, opus 59, de Dvořák sont davantage connues, que ce soit dans leur version piano quatre mains ou dans leur remarquable orchestration. Lothar Zagrosek en donne une version dont le lyrisme et la lisibilité sont les deux principales qualités. Les canons, les imitations, les contrepoints discrets sont toujours perceptibles. L'orchestre excelle tant dans les passages empreints de poésie que dans les alternances dramatiques, cela respire. Les cordes sont superbes.

Pour couronner cette soirée tchèque, le choix de Tarass Boulba de Janáček (d'après Gogol) est bienvenu. Poème symphonique en trois volets, coloré, puissant, c'est la traduction de l'espoir des Tchèques de se libérer du joug austro-hongrois. La première partie, la mort d'Andreï, tour à tour lyrique, violente et funèbre, introduit la peinture d'une autre mort, héroïque, celle d'Ostap, exécuté par les Polonais, et, enfin, celle de Tarass, leur père, dans un mouvement épique, où les couleurs de l'orchestre sont magnifiées par Janáček. La direction est exemplaire, jamais démonstrative, efficace, et la communion entre le chef et l'orchestre est manifeste.

Bien que pris entre Les Dissonances et David Grimal l'avant-veille, et Philippe Herreweghe donnant le Stabat Mater de Dvořák le lendemain, malgré la bise glaciale qui souffle sur Dijon, cet audacieux programme a attiré un nombreux public, conquis par les œuvres et leurs interprètes, auxquels les plus chaleureuses acclamations ont été réservées.

Ce magnifique concert sera redonné, avec la substitution du concerto pour quatuor à cordes et orchestre à vent au 2e concerto pour piano, tous deux de Schulhoff, le 25 avril à Friedrichshafen (Graf Zeppelin-Haus).

Eusebius
8 février 2015

1. dont nous avons rendu compte

2. Dans le  cadre de « Résistance par les arts », du 11 au 21 mars, anniversaire tragique de l'entrée de la Wehrmacht hitlérienne en Tchécoslovaquie, on écoutera ainsi : Brundibár, de Hans Krása, Der Kaiser von Atlantis, de Viktor Ullmann, des quatuors de ce dernier, de Erwin Schulhoff, de Gideon Klein, de Pavel Haas.

3. présent dans la salle, et ovationné par le public.

4. la version de la création est disponible sur YouTube.

5. la notice de Musicologie, signée Jean-Marc Warszawski, est la référence la plus sûre et la mieux documentée.

6. Le medium du Steinway sonne métallique, et n'a ni la rondeur ni le brillant des registres extrêmes. Problème de réglage ?

 

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