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« Der Kaiser von Atlantis » de Viktor Ullmann: la mort tranquille

 

Der Kaiser von Atlantis. Opéra de Dijon, mars 2015. Photographie © Gilles Abegg.

Opéra de Dijon, Grand-Théâtre, 11 mars 2015, par Eusebius ——

À l'opéra, une création se programme plusieurs années d'avance. Les décideurs ne peuvent imaginer l'actualité lorsque le spectacle sera présenté au public. Or, plus qu'aucune autre création, Der Kaiser von Atlantis nous concerne singulièrement par ses interrogations et par le message qu'il véhicule. L'épidémie de peste brune gagne l'Europe, d‘une part, et, d'autre part, la Mort, personnage central de la « Legende », est au cœur des débats parlementaires sur la fin de vie…

Interné à Terezin1, Viktor Ullmann l'écrivit pour y être joué. La censure, puis son transfert en octobre 1944 à Auschwitz, où il périt, interdirent la création de l'opéra. Le manuscrit, confié à un ami, se retrouva à Londres, et Kerry Woodward le révisa pour le produire à Amsterdam le 16 décembre 1975. Enregistré par Lothar Zagrosek en 1994 pour la série Entartete Musik (Decca), Der Kaiser von Atlantis, malgré ses extraordinaires qualités, connut une diffusion restreinte2.

L'œuvre se fonde sur un livret singulier de Peter Kien, également détenu à Terezin, poète et peintre. Sept personnages, à mi-chemin de la commedia dell' arte et du cabaret : L'Empereur ordonne le conflit général, assisté de son porte-parole — sorte de directeur de cabinet — appelé Haut-parleur. La Mort, harassée par l'hécatombe, se met en grève. La haine se transforme en amour pour le Soldat et la Jeune fille qui se retrouvent face à face au 3e tableau. La vie s'en trouve bouleversée, les agonies sont interminables. Arlequin-Pierrot revit son enfance avec l'Empereur frappé de folie. Aussi la Mort se déclare-t-elle disposée à délivrer le peuple de la terrible malédiction si l'Empereur consent à mourir le premier. Ayant accepté, il fait ses adieux au Tambour, son vieux compagnon. Tous chantent alors le retour heureux de la Mort-délivrance parmi les hommes, comme Bach l'illustrait en son temps. Le finale pourrait être celui d'une cantate contemporaine, avec son choral lumineux . Cette parabole, riche d'un symbolisme et d'un humour singuliers, entée de citations musicales3 et de références subtiles à la dictature et à la folie destructrice, est un formidable message de foi en l'homme.

Der Kaiser von Atlantis. Opéra de Dijon, mars 2015. Photographie © Gilles Abegg.

Le langage musical en est éclectique. En fonction des tableaux et des numéros, le plus souvent brefs, Ullmann passe de la seconde école de Vienne au cabaret de Kurt Weill, avec une qualité constante, un lyrisme pertinent (airs d'Arlequin, du Soldat). L'écriture harmonique et les textures contrapunctiques sont originales et remarquables. L'ensemble instrumental réduit à quinze musiciens fut dicté par les conditions de la création telle qu'elle était projetée : au quintette à cordes s'ajoutent des vents — notamment un saxophone alto —, un harmonium, un piano, un clavecin, un banjo, une guitare et la percussion. Les couleurs de l'instrumentation sont particulièrement riches et appropriées. L'écriture vocale, très exigeante, requiert de larges ambiti, elle impose des changements constants de registres, de la voix parlée au sprechgesang  et au chant lyrique.

Benoît Lambert, qui signe ici sa première mise en scène d'opéra, n'occulte pas le contexte, tant s'en faut. Il le dépasse en conférant une portée universelle à l'ouvrage. C'est dans des ruines de béton que s'ouvre le prologue. Habilement, quelques toiles, descendant ou montant dans les cintres, de belles lumières, des vidéos appropriées suffisent à différencier les tableaux et à créer le climat. La direction d'acteurs, particulièrement fouillée, est un régal. Les costumes nous ravissent. Quant à la direction de Mihály Menelaos Zeke, sa complicité avec les chanteurs et les instrumentistes relève de l'évidence et le résultat est pleinement convaincant. L'équipe des Jeunes solistes de l'Opéra de Dijon est animée par ce qu'il y a de meilleur dans celui des troupes : une entente idéale, une attention permanente à l'autre, et un équilibre vocal parfait (particulièrement le trio du 3e tableau, le quatuor final). Yvonne Prentki a la fraîcheur et l'aisance requises par le rôle de la Jeune fille. Le Tambour est le beau mezzo de Simone Eisele, d'une présence vocale et scénique étonnante. Le Soldat de Benjamin Alunni est remarquable, un très beau ténor, à l'émission claire, bien timbrée. Antoine Chenuet donne légèreté, grâce et humour à Arlequin, non seulement dans ses évolutions chorégraphiques, mais avec une qualité égale dans tous les registres et une articulation exemplaire. Restent nos trois barytons ou basses-barytons: Le Haut-Parleur de Johathan Sells, l'Empereur de Christian Backhaus et la Mort de Conrad Schmitz. Tous trois excellent : L'adéquation des rôles et des voix est une réussite rare.

La joie, au sens le plus fort du terme, couronne cette entreprise audacieuse et parfaitement aboutie. L'entente miraculeuse entre toutes et tous n'a pas échappé au public, enthousiaste, qui n'a pas ménagé ses ovations et ses rappels.

Eusebius
13 janvier 2013 

 

1. 141 162 personnes furent déportées à Theresienstadt (Terezin). 33 465 y moururent, 88 196 furent transférés dans d'autres camps dont fort peu sortirent vivantes, 276 furent livrés à la Gestapo. 1 623 parvinrent en pays neutre, 764 s'enfuirent. Le 9 mai 1945, on comptait 16 832 détenus à Theresienstadt.

2. 1976, Spoleto ; 1985, Stuttgart ; 1987, Vienne ; 1988, Londres ; 1989, Berlin… ; 1995, Paris (Centre Pompidou) ; 2013, Lyon ; 2014, Paris (l'Athénée).

3. Connu du public auquel il était destiné, le motif de l'Ange de la Mort, de la symphonie Asrael, de Josef Suk, parodie du Deutschland über alles, ouvre la partition. Celle-ci s'achève sur le choral « de Luther », Ein feste Burg ist unser Gott, chanté par le quatuor vocal. Il acquiert ici, avec un texte renouvelé, une dimension universelle par son message humaniste et fraternel.

 

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