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Délicieuses viennoiseries… berlinoises

Akademie für alte Musik. Photographie © Kristof F.

Dijon, Grand Théâtre, 6 janvier 2015, par Eusebius ——

On ne présente plus l'Akademie für alte Musik de Berlin, ensemble avec lequel René Jacobs et combien d'autres nous ont donné de (re)découvrir tant d'œuvres des XVIIe et XVIIIe siècles. 48 heures après Berlin (Konzerthaus), ses  musiciens nous offrent un programme à la fois surprenant et réjouissant : « Vienne danse », sous la direction démonstrative, bondissante d'Ernst Theis, passionné par ce répertoire1 autant que par la musique du XXe siècle. Singulière expérience que celle d'écouter cette prestigieuse phalange dans un répertoire qui ne leur est pas habituel et dans lequel les musiciens et leur chef vont partager une joie exubérante, loin des subtilités de l'ornementation baroque, mais toujours élégante et raffinée.

L'orchestre fait la part belle aux vents (13 musiciens) puisque les cordes sont réduites à 9 instruments. La riche percussion, dont une enclume, nécessite 2 interprètes. On est aux antipodes des Wiener Philharmoniker2, et beaucoup plus proche des formations de bals du XIXe siècle. Tous est d'une lisibilité parfaite, dans un esprit aussi chambriste que ludique et chorégraphique.

Il est répandu de sous-estimer cette production, souvent alimentaire, où les compositeurs utilisent autant les recettes que leur savoir-faire, voire leur invention. Ainsi, lors de ce concert, plusieurs combinaisons instrumentales originales auraient mérité d'être recensées dans le Traité de Berlioz. De même la séduction directe, immédiate est suspecte à bien des mélomanes3. On allait voir…ou plutôt écouter.

Si l'on présente fréquemment Johann Strauss (père) comme le père de la valse viennoise, on oublie le plus souvent ses prédécesseurs, ses maîtres et ses contemporains. Le programme, organisé avec soin et intelligence nous entraîne à la découverte de ces derniers. L'interdiction de la danse dans les pays germaniques, qui prévalait encore au début de la seconde moitié du XVIIIe siècle fut de plus en plus contournée. Sous Joseph II et la bouffée d'air frais qu'il donnait à l'empire, « on dansait dans les auberges, les parcs et les salles de bal, mais le point culminant du calendrier était le carnaval, avec la série de bals donnés sous les auspices de la cour dans la Redoutensaal »4. La Révolution française permit à la riche culture du bal de s'imposer durablement.

Mozart écrivit de la musique de danse toute sa vie (plus de 200 pièces de 1769 à 1791). Ses danses allemandes et contredanses occultent quelque peu celles de Haydn et de Schubert, que nous réserve le programme. Des deux premiers, un bouquet de danses savoureuses, avec quelques clins d'œil (particulièrement le Non più andrai des Noces de Figaro, K 609 no 1), le tout animé de l'esprit du bal, sans jamais la moindre trivialité. Les 5 danses allemandes de Schubert (D. 90) relèvent d'une autre esthétique : écrites pour quatuor à cordes (où un basson double ici la basse), elles mériteraient d'être considérées comme de la musique de chambre tant leur écriture est raffinée, sensible, aux modulations délicieuses.

Deux géants de la valse viennoise, Johann Strauss père et Joseph Lanner sont représentés par un quadrille (Charivari, opus 196) et une valse, l'opus 1 du premier, et Die Mozartisten, opus 196 du second. C'est un constant régal : l'époustouflant quadrille, somptueusement orchestré, le dispute aux Mozartisten, ingénieux pot-pourri de thèmes empruntés à la Flûte enchantée et aux Noces de Figaro. On imagine sans peine Mozart riant de bon cœur en se joignant aux musiciens.

La principale découverte, ce sont les Philipp Fahrbach der Älte, Johann Faistenberger, Joseph Wilde, Michael Pamer (maître de Strauss père et de Lanner) et Franz Pechatchek. La Frischka de Fahrbach, prise pour finir, constitue en quelque sorte la synthèse de ce soir : la légèreté, l'insouciance de l'inspiration viennoise, avec ses fréquents changements de tempo, ses accélérations et ses retenues. Auparavant, 2 polonaises de Faistenberger, bondissantes à souhait, sans jamais la moindre vulgarité. Pamer, pionnier du genre, nous livre une valse aux effets neufs, d'une grande subtilité rythmique, sans compter l'usage de l'enclume5. Le Quodlibet de Pechatscheck mérite d'être connu : une sorte de Schubert d'Europe centrale, avec un usage remarquable des vents et une souplesse légère et coquine. En bis, le Bateau à vapeur, de Lanner, nous rappelle que le Danube n'est pas loin. Du bonheur.

Ernst Theis. Photographie © D. R.

Une nouvelle fois, démonstration est faite : Il n'y a pas de petite ou de grande musique, il y a la bonne, et l'autre. Chaque année, nombreux sont ceux qui déplorent le conservatisme absolu des programmes du concert viennois du nouvel-an, quels qu'en soient les chefs. Celui donné par l'Akademie für alte Musik est un modèle, un régal dont on ne se rassasie pas,  une référence aussi. Un grand merci pour cette tonique démonstration, longuement ovationnée. L'enregistreront-ils ? Vivement 2016 !

 

Eusebius
12 janvier 2015

1. depuis 2003, chef permanent du Staatsoperette de Dresde.

2. 13 premiers violons lors du concert traditionnel du Nouvel An…

3. Puccini, Massenet en furent victimes.

4. Robbins-Landon (H.C.), Dictionnaire Mozart, p. 367.

5. il semble que ce soit Auber (Le Maçon) qui l'ait utilisée le premier, suivi de Verdi (Le Trouvère), de Wagner (L'or du Rhin), de Orff aussi (Antigone).

 

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