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Apollon et Hyacinthe1, ou le premier Mozart, aux Musicales-en-Auxois

 

Apollon et HyacintheFranck-Emmanuel Comte et ses solistes. Photographie © Eusebius.

Château de Chailly-sur-Armançon, 31 juillet 2015, par Eusebius ——

En Bourgogne, le château de Chailly-sur-Armançon, belle demeure du XVe siècle, restaurée par son propriétaire, accueille le tout premier opéra de Mozart, écrit à onze ans, mis en espace dans la cour d'honneur. Si le disque nous permet de connaître ce premier ouvrage lyrique de Mozart, les occasions de l'écouter au concert sont rares, voire exceptionnelles2.

Avant La finta giardiniera et Il Rè pastore, il y eut Apollon et Hyacinthe (K.38), divertissement scolaire. Les chanteurs se distinguaient par leur jeune âge, puisque l'œuvre était destinée à être représentée avant et entre les cinq actes d'un drame, Clementia Croesi, de Widl, qui signa aussi le livret. Ovide est revu par Widl, qui invente une sœur à Hyacinthus3. Lors de la création, le jeune Mozart qui était au clavecin4, y ajouta des improvisations. Trois actes5 très équilibrés et divers, tant au plan dramatique que musical : un chœur et deux arias pour le premier, deux arias et un duo pour le deuxième, enfin une aria, un duo et un trio pour le dernier acte.

Pour une réalisation contemporaine, l'ouvrage souffre de deux maux : son écriture sur un livret latin, d'une part, et l'abondance des récitatifs, que le gamin n'avait pas la possibilité de contester. Aussi plutôt que de conserver un sabir oublié, une adaptation française, très libre, a été réalisée par Pierre-Alain Four, qui permet aux chanteurs de « fournir un véritable travail théâtral », et aux auditeurs d'accéder à la compréhension du livret. Par contre, on comprend mal pourquoi le personnage d'Hyacinthe, confié à sa création à un soprano garçon, devient ici un rôle féminin. L'action en est profondément modifiée. Ainsi Apollon courtise-t-il les deux sœurs, la relation d'Oebalus à son fils, essentielle au drame, est altérée, même si les deux sœurs sont brune (Melia) et blonde (Hyacinthe), la confusion des rôles est possible. La liberté que prenait Widl, le librettiste, par rapport à Ovide était justifiée par le contexte, scolaire et catholique. Ici, on cherche autant la cause que l'intérêt. Cherubin, Octavian ne sont-ils pas crédibles parce que chantés par des femmes ?

Le roi de Lacédémone, Oebalus, prépare un sacrifice à Apollo, qui s'impatiente. Ses louanges sont chantées par le chœur, mais l'autel est détruit par la foudre. Son fils (ici, sa fille) Hyacinthus croit que ce sont les paroles de Zephyrus, qui ont courroucé le dieu, il tente cependant de rassurer son père. Or Zephyrus aime Melia, sœur de Hyacinthus dont il est le confident. Mais elle doit épouser Apollo, hôte d'Oebalus. Zephyrus tue Hyacinthus et accuse Apollo du meurtre. Oebalus chasse donc Apollo de sa cour. Zephyrus demande la main de Melia. Apollo fait lever les nuées, rattrape Zephyrus qu'il transforme en vent. Melia reproche sa cruauté à Apollo, qui cherche à se justifier. Hyacinthus mourant révèle la vérité. Oebalus est fou de douleur. Sa fille et lui supplient Apollo de revenir. Celui-ci les console en transformant Hyacinthus en fleur : il prendra Melia pour épouse et protégera le royaume.

Les personnages ne sont pas encore réellement caractérisés, l'expression dramatique demeure superficielle, usant de figuralismes, particulièrement les grondements du tonnerre, le mouvement des flots. L'orchestre, bien que réduit, est utilisé avec le souci d'utiliser toutes les combinaisons possibles. L'usage de deux parties d'alto à l'orchestre traduit bien cette volonté de donner une densité réelle à l'écriture orchestrale. À cet égard, le duo Natus cadit, qui fait appel aux violons I en sourdines, aux violons II en pizzicati, aux deux parties d'altos et aux cors est un bijou orchestral6 que l'acoustique du lieu n'a pas permis d'apprécier à sa mesure.

La mise en espace est réalisée avec sobriété et efficacité, sachant tirer parti du cadre exceptionnel que constitue une longue terrasse sous les fenêtres du château. Les costumes, modernes, sont personnalisés par un accessoire (toge, bijoux…) au pouvoir symbolique fort. Melia, en robe noire, semble — déjà — porter le deuil. Apollon au torse doré ne manque pas de séduction. La direction d'acteurs, bien pensée, ne se réalise que partiellement, seul Oebalus (l'excellent Rémy Mathieu) se révélant un authentique comédien, à la diction exemplaire.

La distribution est homogène, d'où émerge l'Oebalus de Rémy Mathieu, un beau ténor, sonore, à la voix longue, d'un timbre séduisant. C'est de plus un excellent comédien à la diction exemplaire. Son air dramatique, « Ut navis in aequore », où la douleur du père s'exprime en des termes forts, est remarquable. Hyacinthe (Heather Newhouse) est servie par une voix bien projetée, au médium coloré, avec de solides graves et des aigus aisés. Apollon, dont les deux airs sont sans grand intérêt, est confié à Théophile Alexandre, qui conduit son chant avec souplesse et intelligence. Lise Viricel est Melia, voix fraîche, juvénile, agile aussi. Son air à vocalises « Laetari iocari » est ravissant, son premier duo « Discede crudelis » aux accents dramatiques, enfin son duo final, avec son père, « Natus cadit », profondément émouvant figurent parmi les moments forts. Zephyrus, Paulin Bündgen, remplit son contrat avec conviction.

Franck-Emmanuel Comte dirige le Concert de Hostel Dieu avec engagement. À la fois bondissante et singulièrement raide, sa gestique démonstrative est cependant efficace. Les tempi sont justes, l'attention portée aux solistes constante. Le cadre somptueux a son revers : le plein air amoindrit la puissance et la lisibilité, par ailleurs, la fraîcheur nocturne entraîne des problèmes de justesse des cordes7.

Le projet, courageux, n'est pas totalement abouti. La faute à une adaptation boiteuse, à des chanteurs dont les talents dramatiques sont restreints (excepté Oebalus), et à un orchestre aux limites de ses capacités. Mais soyons justes : l'initiative de Musicales-en-Auxois, qui souffle ses 21 bougies, mérite pleinement d'être encouragée pour irriguer cette région de belle et bonne musique, souvent originale.

Eusebius
31 juillet 2015

Apollon et HyacinthePage de titre, début du prologue du livret publié à Salzbourg en 1767. Photographie © D.R.1

1. le titre Apollo und Hyacinthus, posthume, est dû à Nannerl, qui vendit en 1799 le catalogue des œuvres de jeunesse de Wolfgang, tenu par leur père, Léopold.

2. sauf erreur, la dernière remonte à mars 2014, à la Cité de la Musique (Les Folies françaises, mise en scène de Nathalie van Parys…sur une plage californienne). Les récitatifs originaux étaient conservés. 5 versions publiées en CD (Hager, 81 ; Pommer, 90 ; Schmidt-Gaden, 91 ; Matt, 2006 ; Page, 2012) et un DVD (Waeling).

3. chez Ovide, Zephyrus aime Hyacinthus… mais l'homosexualité n'était pas de mise, particulièrement dans l'empire autrichien.

4. même si sa partie n'est pas explicitée par la partition, pourquoi le Concert de l'Hostel Dieu en fait-il l'économie ? Le remplacement des récitatifs par des dialogues ne le rendait pas superflu.

5. un prologue et deux actes, que la Neue Mozart Ausgabe considère comme 3 actes.

6. se trouve repris dans l'andante de la symphonie en fa majeur K 43, de la même année (déc. 1767)

7. les trois actes étaient enchaînés, certes, mais pourquoi n'avoir pas permis aux instruments de se réaccorder après le duo Melia-Apollon ?

 

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